Le 24 mai 1940, à environ dix-huit kilomètres de Dunkerque, les divisions blindées allemandes reçoivent un ordre stupéfiant. Elles doivent s’arrêter. Pas ralentir, pas se repositionner. S’arrêter net, pendant près de deux jours.

La Wehrmacht vient de traverser la France à une vitesse que personne n’imaginait. Les Pays-Bas se sont effondrés en quelques heures. La Belgique recule. Les armées françaises, coupées en deux, battent en retraite.
Au nord, plus de trois cent mille soldats alliés se retrouvent piégés, le dos à la mer. Devant eux, la Manche. Derrière eux, la guerre. Tout semble terminé.
Et pourtant, au moment précis où les blindés approchent de Dunkerque, ils s’immobilisent. Cet arrêt fait suite à un ordre signé de la main d’Hitler. Les Allemands l’appellent le *Haltbefehl*, l’ordre d’arrêt. Depuis lors, une question hante les historiens et les militaires : Hitler a-t-il laissé échapper la victoire ?
Certains affirment que le Führer, admirateur secret de l’Empire britannique, espérait un accord avec Londres et ne souhaitait pas humilier totalement le Royaume-Uni. Mythe ou réalité ? Pour comprendre, il faut se replonger dans l’état d’esprit du haut commandement allemand à cet instant précis. Ce jour-là, Adolf Hitler pense avoir gagné la guerre.
La campagne de France paraît terminée. Les Alliés reculent partout, des dizaines de milliers de prisonniers sont capturés. Pour de nombreux officiers allemands, Dunkerque n’est pas une bataille décisive. C’est simplement la dernière formalité d’une victoire déjà acquise.
Cette certitude va tout influencer. Sur le terrain, la situation est pourtant limpide. La première division de Panzer et les régiments d’élite *Großdeutschland* et *Leibstandarte SS Adolf Hitler* se trouvent à dix-huit kilomètres de Dunkerque. Face à eux, quelques régiments régionaux français, dépourvus de moyens antichars.
Les chars allemands pourraient foncer et s’emparer de la ville. Mais ils reçoivent l’ordre de stopper. L’ordre est validé par Hitler, mais il est déjà soutenu par le général Gerd von Rundstedt, commandant du groupe d’armées A engagé dans le secteur. Von Rundstedt réclame une pause.
Il a des raisons bien précises. D’abord, les contre-attaques françaises menées par de Gaulle à Montcornet les 17 et 19 mai, puis celles des Anglais à Arras le 21 mai, ont ébranlé les Allemands. Elles font craindre une vaste contre-offensive alliée. En réalité, il n’en est rien.
Les Alliés n’ont ni les moyens ni la coordination pour une telle opération. Ensuite, les plaines flamandes inquiètent les états-majors allemands. Des canaux, des marécages, des routes étroites, un terrain instable. Les équipages de chars sont épuisés après avoir avancé trop vite.
Les lignes de ravitaillement sont étirées. L’infanterie peine à suivre. Et dans l’esprit de certains officiers remonte un souvenir, presque un traumatisme : 1914. Les Flandres.
La boue. L’enlisement. Guderian, commandant du 19e corps d’armée, aurait déclaré le 28 mai : « Attaquer dans un pays de polders avec des chars est une erreur. » Von Rundstedt craint qu’une avance précipitée expose les Panzers à une contre-attaque alliée ou à un blocage coûteux.
Alors, il préfère stabiliser le front et préserver ses forces blindées. L’infanterie devra terminer le travail. Mais cet argument du terrain ne tient pas vraiment. Le mois de mai 1940 avait été particulièrement sec.
Et quelques années plus tard, sur le front russe, Hitler n’hésitera pas à envoyer ses unités blindées dans des zones humides. La première division de Panzer de Guderian aurait donc pu tenter de s’emparer de Dunkerque, même avec des effectifs réduits par les pannes et les pertes des deux semaines précédentes. Un autre homme joue un rôle décisif dans cette affaire : Hermann Göring, commandant de la Luftwaffe. Il affirme que son aviation peut, à elle seule, détruire les forces alliées piégées autour de Dunkerque.
Pour Hitler, l’idée paraît crédible. Depuis le début de la campagne, l’aviation allemande domine le ciel européen. Pourquoi risquer les Panzers dans les Flandres si les bombardiers peuvent achever l’ennemi ? Le calcul semble logique, mais il repose sur une erreur majeure.
Les généraux allemands considèrent que les Britanniques sont incapables d’organiser une opération navale de rembarquement. Et Göring se fait fort de détruire tous les navires qui viendraient au secours des assiégés. Pendant que les blindés allemands restent immobiles, les Alliés gagnent du temps. Un temps minuscule à l’échelle d’une guerre, mais immense à l’échelle d’une évacuation.
Les Français organisent un périmètre défensif. Trente-cinq mille soldats vont se sacrifier pour permettre l’embarquement de leurs frères d’armes. Beaucoup ne quitteront jamais Dunkerque. Les Allemands seront dans l’incapacité de balayer immédiatement cette résistance, d’autant que les combats urbains réclament des forces supplémentaires.
Les plages sont préparées. Des ponts de rembarquement sont assemblés. Les navires convergent vers Dunkerque avec une rapidité incroyable. L’opération Dynamo commence.
Destroyers, ferries, navires de commerce, embarcations civiles. Churchill a fait mobiliser tout ce qui flotte. Mais il faut faire très vite. Le 25 mai, Boulogne tombe.
Calais tombe à son tour le 27 mai, jour de la reprise de l’offensive allemande. Dunkerque devient le dernier accès à la mer. La Luftwaffe, pourtant, ne parvient pas à écraser l’évacuation comme prévu. Le mauvais temps gêne régulièrement les attaques aériennes.
Les nuages bas compliquent les bombardements. Et malgré les frappes, l’évacuation continue jour après jour, sous les bombes, dans le chaos. Des milliers de civils sont coincés dans Dunkerque bombardé. Avec le temps et l’aide de la presse anglaise, Dunkerque devient un symbole.
On parle de miracle. Mais la réalité est plus complexe. Dunkerque n’est pas une victoire militaire alliée. C’est une retraite.
Le 4 juin, devant la Chambre des communes, Churchill le rappelle aux Anglais : « Nous devons être très prudents de ne pas attribuer à cette délivrance les attributs d’une victoire. Les guerres ne se gagnent pas avec des évacuations. »
Entre le 27 mai et le 4 juin 1940, plus de trois cent trente-huit mille hommes ont été évacués, dont près de cent vingt mille Français. Cette retraite a été rendue possible par une série de décisions allemandes prises dans l’incertitude.
Les Allemands ne cherchaient probablement pas à sauver les Britanniques. Ils pensaient surtout que la victoire était déjà acquise. Et surtout, ils sous-estimaient la capacité britannique à poursuivre le combat. Sans l’ordre d’arrêt validé par Hitler, les blindés allemands auraient probablement atteint Dunkerque plus rapidement.
L’évacuation aurait été plus courte, plus chaotique, plus coûteuse en matériel et en vies humaines. Une partie beaucoup plus importante de l’armée britannique aurait pu être capturée. Pas forcément la totalité, mais suffisamment pour bouleverser l’équilibre politique britannique. Sans cette armée, Churchill aurait été fragilisé, et les partisans d’une négociation avec l’Allemagne auraient probablement gagné du poids.
La guerre aurait peut-être suivi une autre trajectoire. Le 2 juin 1940, à Charleville, au quartier général du groupe d’armées, Hitler avance qu’il a volontairement laissé échapper le corps expéditionnaire britannique. Pour l’historien militaire allemand Karl-Heinz Frieser, c’est clair : cette déclaration intervient le jour où Hitler a compris que les Britanniques avaient réussi à échapper à la captivité. Il invente cette thèse pour dissimuler son erreur et se dédouaner.
L’ordre d’arrêt de Dunkerque reste l’une des décisions les plus discutées de la Seconde Guerre mondiale. Erreur stratégique, excès de confiance, prudence militaire ? Probablement un peu de tout cela à la fois. Mais une chose est certaine : pendant quarante-huit heures, la guerre s’est jouée dans un espace minuscule, entre les canaux et les plages de Dunkerque.
Et parfois, dans l’histoire, deux jours suffisent à changer le destin du monde.


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