Ce matin-là, j’ai vu des avions allemands passer au-dessus de ma tête, moteurs coupés, si silencieux qu’on aurait dit des ombres. On m’avait dit que notre fort était imprenable, que rien ne…

Ce matin-là, j'ai vu des avions allemands passer au-dessus de ma tête, moteurs coupés, si silencieux qu'on aurait dit des ombres. On m'avait dit que notre fort était imprenable, que rien ne...

10 mai 1940. Dans la nuit, des avions Allemands survolent la Belgique, moteurs coupés, silencieux. Ce sont des planeurs. Ils transportent à leur bord un groupe de parachutistes d’élite, moins d’une centaine d’hommes.

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Leur objectif : le fort d’Ében-Émael, la forteresse la plus puissante d’Europe, un monstre de béton réputé imprenable, censé tenir des semaines sous les bombes. Mais à l’intérieur du fort, tout est déjà chaotique. L’alerte a été donnée à minuit et demi, quatre heures avant l’assaut. La procédure ordonne à la garnison de se défendre en moins de trente minutes.

Pourtant, sur le papier, tout semble prévu. La forteresse, construite entre 1932 et 1935 le long du canal Albert, possède des coupoles équipées de canons de 120 mm, des casemates armées de pièces de 75 mm, des mitrailleuses capables de stopper un assaut terrestre. Sa garnison compte 1 200 hommes, dont 600 artilleurs, dirigés par le major Jean Jotrand. Mais le major ne croit pas en son propre commandement.

Il juge ses hommes médiocres et dénués de conscience professionnelle. Il pense même que cette immense forteresse est inutile. Cette opinion, il la partage depuis le mois de janvier 1940, lorsqu’un avion allemand s’est écrasé dans un champ belge. À son bord, deux officiers et les plans de l’attaque de la Belgique.

Un plan qui confirme la possibilité d’une opération aéroportée d’envergure, une menace que le haut commandement allié refuse de prendre au sérieux. Les mois passent. Le 10 mai, à 4h10, les planeurs allemands approchent. Un soldat belge les aperçoit et donne l’alerte.

Le major Jotrand ordonne alors à ses mitrailleurs de ne pas tirer tant qu’ils ne sont pas sûrs que ce sont des appareils ennemis. Une absurdité impossible, car le survol de la forteresse est rigoureusement interdit. Cela ne peut être que des avions allemands. Mais les caisses de munitions restent fermées, sur ordre.

Les soldats réquisitionnés pour servir les mitrailleuses ne sont pas à leur poste. Pire encore, à 1h du matin, le major a ordonné à ses hommes de déménager les bâtiments administratifs, au lieu de les préparer au combat. Les artilleurs, eux, doivent donner l’alerte en tirant une salve de canon aux quatre points cardinaux. Mais les percuteurs des canons ont été montés à l’envers.

Il faut les démonter, les remonter. L’alarme ne sera donnée qu’à 3h25, trois quarts d’heure avant l’attaque. Trop tard. À 4h10, les planeurs se posent sur le toit du fort.

Les parachutistes allemands débarquent en silence. Ils sont équipés d’explosifs à charge creuse, capables de percer l’acier et le béton, et de lance-flammes. En quelques minutes, les coupoles d’artillerie sautent. Les tourelles explosent, les casemates sont neutralisées.

À l’intérieur, les défenseurs entendent des explosions venant du plafond. Ils sont préparés à un siège, pas à des troupes déjà solidement installées sur le toit de leur forteresse. La panique gagne. Les artilleurs ne sont pas formés au combat au corps à corps.

Les communications deviennent chaotiques. Certaines unités croient que des centaines d’Allemands ont pénétré dans la forteresse. En réalité, ils sont moins d’une centaine, mais leur vitesse désorganise totalement la défense. La contre-attaque de l’infanterie belge ne viendra jamais, faute de coordination.

Les autres groupes allemands s’emparent des ponts du canal Albert, ouvrant la voie aux blindés. La ligne défensive belge commence à céder. Le 11 mai 1940, le fort d’Ében-Émael capitule. Les Allemands ont perdu six hommes, les Belges vingt-cinq et soixante blessés.

Le fort réputé imprenable est tombé en moins de 36 heures. Pour les Alliés, le choc est immense. À Ében-Émael, ce n’est pas seulement une forteresse qui s’effondre, mais toute une conception de la guerre que le haut commandement avait refusé de considérer. Avec quelques dizaines d’hommes, des planeurs silencieux et une arme nouvelle, l’Allemagne vient de prouver qu’aucune fortification n’est désormais invulnérable.

En Belgique, une autre forme de guerre, plus moderne, vient de débuter.