Ce soir-là, dans le train blindé, Churchill s’est levé et m’a crié au visage : « Chaque fois qu’il me faudra choisir entre vous et Roosevelt, je choisirai toujours Roosevelt. » Il croyait me…

Ce soir-là, dans le train blindé, Churchill s’est levé et m’a crié au visage : « Chaque fois qu’il me faudra choisir entre vous et Roosevelt, je choisirai toujours Roosevelt. » Il croyait me...

Le 4 juin 1944, dans un train blindé garé près de Portzmous, en Angleterre, Winston Churchill convoque le général de Gaulle comme on convoque un subordonné. Le débarquement de Normandie est prévu dans moins de quarante-huit heures, et le Premier ministre britannique annonce l’opération au Français sans l’avoir consulté, sans avoir prévu une seule unité française dans le débarquement. De Gaulle explose. Il reproche à Churchill de se soumettre aux ordres de Roosevelt au lieu de défendre l’indépendance de l’Europe.

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La colère de Churchill est immédiate, brutale. Il crie au visage du général une phrase qui restera dans l’histoire :

« De Gaulle, dites-vous bien que chaque fois qu’il me faudra choisir entre vous et Roosevelt, je choisirai toujours Roosevelt. Chaque fois qu’il me faudra choisir entre les Français et les Américains, je préférerai toujours les Américains. »

De Gaulle ne répond pas sur le moment.

Il encaisse. Mais dans les heures, les jours et les années qui suivent, il répond par des actes. Pour comprendre ce qui se joue dans ce train, il faut remonter quatre ans en arrière. À l’été 1940, la France s’effondre.

En six semaines, l’armée réputée la plus puissante d’Europe est balayée par les Panzers de Hitler. Le maréchal Pétain signe l’armistice le 22 juin 1940. Paris est occupé. Des millions de Français fuient sur les routes.

Et un général de brigade presque inconnu, Charles de Gaulle, monte dans un avion à Bordeaux et s’envole vers Londres avec quelques milliers de francs en poche et une conviction folle : la France n’est pas morte. Le 18 juin 1940, depuis un studio de la BBC, il lance son appel historique. Peu de Français l’entendent ce soir-là, mais Churchill, lui, voit quelque chose dans cet homme grand et raide qui refuse la défaite. Il lui ouvre ses micros, lui fournit des armes, de l’argent, une base à Londres.

Il le reconnaît officiellement comme le chef des Français libres dès le 28 juin 1940. À cette époque, Churchill l’appelle « l’homme du destin ». Mais très vite, les choses se compliquent. De Gaulle n’est pas un homme commode.

Il n’est pas diplomate, pas reconnaissant au sens où les Anglais l’entendent. Il est convaincu d’une seule chose : la France doit rester une grande puissance souveraine, pas une protégée, pas une colonie déguisée. Dès qu’il perçoit la moindre menace sur cette souveraineté, il se cabre, il attaque. En 1941, après des concessions britanniques jugées excessives aux forces vichystes en Syrie et au Liban, De Gaulle déclare depuis Brazzaville que l’Angleterre a conclu avec Hitler une sorte de marché secret dans lequel Vichy sert d’intermédiaire.

Churchill est stupéfait. Il menace de couper les vivres à la France libre. Mais quelques semaines plus tard, il se calme. Il a besoin de De Gaulle.

Et De Gaulle le sait. Le vrai problème n’est pas Churchill. C’est Roosevelt. Le président américain déteste De Gaulle d’une haine froide et méthodique.

Il le voit comme un dictateur en puissance, un apprenti Bonaparte, un homme qui veut reconstituer l’Empire français aux dépens des peuples colonisés. Roosevelt dit de lui : « C’est un fou, il se prend pour une nation. » Il refuse de le reconnaître, refuse de lui parler, refuse de lui communiquer les plans militaires alliés. Et comme les États-Unis sont devenus, à partir de décembre 1941, le grand financier et le grand arsenal de la coalition, Churchill se retrouve dans une position impossible.

D’un côté, il dépend des dollars et des armes de Roosevelt. De l’autre, il ne peut pas se passer des réseaux de résistance que De Gaulle a construits en France occupée, en Afrique noire, au Proche-Orient. Alors, il essaie de naviguer entre les deux, et il finit par se brûler les deux mains. En janvier 1943, Churchill et Roosevelt se réunissent à Casablanca, dans l’hôtel Anfa, pour définir la stratégie alliée.

Ils ont un projet : liquider le problème de Gaulle en lui imposant un partage du pouvoir avec le général Henri Giraud, un officier plus docile, plus américanophile, que Roosevelt appelle affectueusement « le marié ». De Gaulle est invité à rejoindre Casablanca pour une cérémonie de réconciliation. Il refuse d’abord de venir. Churchill enrage.

« Pourquoi ne pas lui couper les vivres ? » dit-il. Finalement, sous la pression, De Gaulle prend l’avion. Il arrive à Casablanca et découvre ce qu’il craignait.

Le Maroc, protectorat français, est dirigé en fait par les Américains. Des soldats américains partout, des drapeaux américains partout. La France est chez elle, et elle est traitée en mineure. De Gaulle serre la main de Giraud devant les photographes, comme on lui demande.

Mais ce n’est qu’une poignée de main pour les caméras. Rien de plus. Au printemps 1943, la crise éclate vraiment. Churchill se trouve à Washington, et de nouveau il doit subir le réquisitoire habituel contre De Gaulle.

Roosevelt veut l’éliminer. Pas forcément physiquement, bien que des historiens sérieux aient évoqué des projets troubles impliquant des hauts fonctionnaires britanniques et des officines vichystes. Mais politiquement, certainement. Roosevelt suggère de l’expédier gouverneur à Madagascar pour l’éloigner des affaires.

Le 21 mai 1943, Churchill envoie un télégramme au vice-Premier ministre Clement Attlee et au ministre des Affaires étrangères Anthony Eden. Il écrit noir sur blanc qu’il faut envisager d’éliminer De Gaulle en tant que force politique. Il décrit de Gaulle comme un homme au complexe messianique, aux tendances dictatoriales, qui déteste l’Angleterre, et qui est vain et malfaisant. Mais pendant que Churchill et Roosevelt complotent à Washington, quelque chose se passe en France.

Dans les caves, dans les forêts, dans les villages occupés, dans les usines de Lyon, de Bordeaux et de Marseille, les résistants ne se réclament pas de Giraud. Ils se réclament de De Gaulle. Jean Moulin, le préfet devenu l’agent le plus précieux de la résistance intérieure, a réussi à unifier sous l’autorité de De Gaulle la quasi-totalité des mouvements clandestins. Le Conseil national de la Résistance tient sa première réunion à Paris, dans la clandestinité, le 27 mai 1943.

De Gaulle n’est pas là, mais son nom est partout. Son autorité est reconnue par tous. Roosevelt commence à comprendre que De Gaulle n’est pas un aventurier solitaire. Il est la France.

Le 3 juin 1943, le Comité national français de Londres et le commandement militaire d’Alger fusionnent pour former le Comité français de libération nationale. De Gaulle en devient rapidement le président incontesté. Giraud est progressivement écarté de tous les postes importants. En octobre 1943, il perd ses fonctions militaires.

En avril 1944, il démissionne du comité. L’homme que Roosevelt avait choisi pour remplacer De Gaulle a été absorbé et neutralisé. De Gaulle a gagné cette première manche. Mais la partie n’est pas terminée.

La plus grande humiliation est encore à venir. Au début du printemps 1944, alors que les Alliés préparent en secret le débarquement en Normandie, De Gaulle n’est informé de rien. Il n’est pas consulté sur les plans militaires. Il n’est pas associé aux décisions politiques.

Pire encore, Roosevelt a signé en mars 1944 une directive secrète confiant au général Eisenhower le pouvoir d’exercer l’autorité civile en France après la libération. En clair, les Américains prévoient de gouverner la France libérée comme un territoire conquis, avec leurs propres billets de banque imprimés pour l’occasion : les fameux francs militaires, que De Gaulle appelle « de la fausse monnaie ». La France, celle de la Révolution, celle de Napoléon, celle de Victor Hugo et de Clemenceau, serait traitée comme l’Allemagne ou le Japon après leur capitulation. Cette idée est pour De Gaulle proprement insupportable.

C’est dans ce contexte explosif que Churchill convoque De Gaulle à Londres le 3 juin 1944. Le général arrive d’Alger. Il est conduit le lendemain matin, le 4 juin, dans un train blindé garé près de Portzmous, où Churchill a établi son quartier général à la veille du débarquement. De Gaulle découvre l’ampleur de l’humiliation.

Il n’a pas été informé de la date de l’opération. Il n’a pas été consulté sur le discours qu’Eisenhower prévoit de prononcer à la radio le matin du Jour J. Un discours où son nom n’apparaît pas une seule fois, et où le commandant américain entend demander aux Français d’obéir à ses ordres. De Gaulle lit le texte.

Il le pose. Il dit à Churchill que c’est inacceptable, que la France n’est pas un territoire occupé, que les Français ne sont pas des sujets américains. Churchill s’emporte. De Gaulle lui reproche de n’être que le vassal de Roosevelt, de ne pas se battre pour l’indépendance de l’Europe.

Et Churchill, dans un accès de fureur, lui crie la phrase qui deviendra l’une des plus célèbres de toute la guerre. De Gaulle regarde Churchill. Il ne répond pas en élevant la voix. Ce n’est pas son style dans ces moments-là.

Sa réponse, il va la donner avec les actes. Le lendemain matin, le 5 juin, alors que tout le monde attend de lui qu’il se plie aux exigences alliées, il prend une décision qui stupéfie les Anglo-Américains. Il refuse d’envoyer les deux cents officiers de liaison français prévus pour accompagner les troupes débarquant en Normandie. Churchill explose.

« De Gaulle doit céder », hurle-t-il. Eden, le ministre des Affaires étrangères, comprend que la situation dégénère et joue le rôle de médiateur. Car si De Gaulle ne prend pas la parole à la BBC le 6 juin, si sa voix ne résonne pas sur les ondes françaises le jour du débarquement, toute la légitimité politique de l’opération s’effondre du côté français. Le 6 juin 1944, à dix-huit heures, le débarquement est en cours depuis l’aube.

Des milliers de soldats américains, britanniques, canadiens, polonais et quelques centaines de Français se battent sur les plages de Normandie. Des corps flottent dans la mer. Des villages brûlent. Et depuis les studios de la BBC à Londres, une voix grave, souveraine, presque royale, prend les ondes.

« Bien entendu, c’est la bataille de France, et c’est la bataille de la France », dit De Gaulle. Il n’obéit pas au script qu’on lui avait préparé. Il prononce son propre discours. Il appelle les Français à ne suivre que les chefs qualifiés par le gouvernement français.

Il s’approprie la libération au nom de la France. Ce n’est pas une déclaration de coopération avec les Alliés. C’est une déclaration d’indépendance. Dans les jours qui suivent, De Gaulle fait quelque chose que personne n’attendait.

Le 14 juin 1944, huit jours seulement après le débarquement, alors que les Alliés se battent encore en Normandie, il débarque en France à Courseulles-sur-Mer, sur la plage de sable gris du Calvados. Il pose le pied sur le sol français pour la première fois depuis quatre ans. Puis il monte vers Bayeux, la première ville française libérée. Et là se produit quelque chose que Roosevelt n’avait pas prévu, que ses conseillers n’avaient pas prévu, que ses services de renseignement eux-mêmes n’avaient pas prévu.

La population de Bayeux se rue dans les rues. Les gens pleurent. Les femmes tendent les bras. Les vieillards ôtent leur chapeau.

Des soldats américains, témoins de la scène, regardent avec stupeur. Les agents américains postés autour du général pour surveiller sa popularité envoient aussitôt leurs rapports à Washington. La France réelle, la France profonde, a choisi De Gaulle. Roosevelt comprend alors qu’il a perdu.

Il ne peut pas gouverner la France contre l’homme que les Français ont choisi. Il ne peut pas imposer une administration américaine à un peuple qui acclame son chef dans les rues libérées. Le pragmatisme l’emporte. Le 23 octobre 1944, les États-Unis reconnaissent officiellement le gouvernement provisoire de la République française, dirigé par De Gaulle.

Churchill, comme d’habitude, suit. La France n’est pas gouvernée par Eisenhower. Elle n’est pas administrée par des colonels américains. Elle est gouvernée par les Français.

De Gaulle a gagné. Mais ce n’est pas la fin de l’histoire. Churchill lui avait dit qu’il choisirait toujours Roosevelt. De Gaulle, lui, avait choisi la France.

Et cette divergence fondamentale n’était pas une querelle de personnes. C’était une vision du monde opposée. Churchill pensait que la Grande-Bretagne ne pouvait survivre qu’en s’appuyant sur l’Amérique, quitte à sacrifier l’Europe. De Gaulle pensait que la France et l’Europe devaient exister comme pôle de puissance autonome, indépendant de Washington comme de Moscou.

Cette conviction, De Gaulle ne l’abandonnera jamais. Elle explique pourquoi, en 1963, alors que De Gaulle est président de la République française depuis cinq ans, il oppose son veto à l’entrée de la Grande-Bretagne dans la Communauté européenne. Son argument est imparable : la Grande-Bretagne n’est pas européenne. Elle choisira toujours l’Amérique.

Elle explique pourquoi, en mars 1966, De Gaulle retire la France du commandement militaire intégré de l’OTAN et exige que les bases américaines quittent le sol français. Il envoie une lettre au président Johnson. Il lui dit, avec une politesse glaciale, que la France entend disposer librement de son territoire et de ses forces armées. Churchill avait dit qu’il choisirait Roosevelt.

De Gaulle répond, vingt-deux ans plus tard, que la France choisit elle-même. La réponse de De Gaulle à Churchill, ce 4 juin 1944, ce n’était pas des mots. C’était une politique. Une politique qui l’a mené jusqu’au bout, pendant vingt-cinq ans, avec une cohérence absolue.

Refuser la tutelle américaine. Construire une Europe indépendante. Maintenir la France au rang des grandes puissances. Il y a une phrase de De Gaulle, prononcée dans ces vieux jours, qui résume tout cela mieux que n’importe quel discours.

« Churchill m’avait dit qu’il choisirait toujours Roosevelt. Il pensait me détruire. Il ne comprenait pas que la France ne peut pas être détruite. Qu’elle ne peut pas être détruite parce qu’elle n’est pas un gouvernement.

Elle est une idée. »

Cette idée, De Gaulle l’avait défendue seul, sans armée, sans territoire, sans reconnaissance internationale, depuis un studio de la BBC en juin 1940. Et il avait fini par imposer cette idée au monde entier. Churchill a vécu jusqu’en janvier 1965.

Il est mort à Londres, à l’âge de quatre-vingt-dix ans, entouré des siens. À ses funérailles d’État, le 30 janvier 1965, le cercueil fut transporté sur un canon le long de la Tamise. Des dizaines de grues du port de Londres s’inclinèrent sur son passage comme des soldats qui présentent les armes. C’était grandiose.

C’était la fin d’une époque. De Gaulle était présent à ses funérailles. L’un des rares chefs d’État à s’y être rendu en personne. Il s’est levé quand le cercueil est passé.

Il a incliné la tête. Pas longtemps. Juste ce qu’il fallait. Les deux hommes s’étaient affrontés, méprisés, admirés, trahis, soutenus pendant vingt-cinq ans.

Et à la fin, De Gaulle était là, parce que Churchill, malgré tout, avait été le premier à croire que la France pouvait se relever. Le premier à lui ouvrir un micro et à lui dire : parlez. Et De Gaulle n’avait jamais oublié ça. Roosevelt, lui, était mort en avril 1945, à Warm Springs, en Géorgie, avant même la fin de la guerre.

Il n’avait pas vu la libération de Paris. Il n’avait pas vu De Gaulle entrer dans Notre-Dame de Paris le 26 août 1944, sous les tirs de snipers, sans baisser la tête. Il n’avait pas vu la France reprendre sa place dans le concert des nations, obtenir un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, entrer dans le club des puissances nucléaires. Roosevelt avait voulu envoyer De Gaulle gouverner Madagascar.

La France, sous De Gaulle, est devenue l’une des cinq puissances qui dispose d’un droit de veto sur les décisions du monde. Churchill avait dit qu’il choisirait toujours Roosevelt. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est que De Gaulle choisirait toujours la France, et que la France gagnerait. Il y a une leçon dans tout cela qui dépasse largement les personnages et leur époque.

Churchill était un homme immense, courageux, visionnaire, irremplaçable dans les heures les plus sombres de la guerre. Mais il avait accepté une forme de subordination. Il avait fait le calcul que la survie de l’Angleterre valait ce prix. De Gaulle, lui, avait refusé ce calcul pour la France.

Non par orgueil stupide, non par nationalisme étroit, mais parce qu’il était convaincu qu’une France soumise cesserait d’être la France. Qu’une France sans indépendance perdrait l’essence même de ce qui la rendait précieuse au monde. Il avait dit à Harry Hopkins, le conseiller de Roosevelt : « Les Français ont l’impression que vous ne considérez plus la grandeur de la France comme nécessaire au monde et à vous-mêmes. »

Cette phrase porte toute sa pensée.

De Gaulle ne se battait pas pour son pouvoir personnel. Il se battait pour que la France continue d’exister comme force morale et politique dans un monde que les grandes puissances anglophones voulaient remodeler à leur image. Et dans ce combat-là, le 4 juin 1944, à Portzmous, dans ce train blindé où Churchill lui avait lancé son ultimatum, De Gaulle avait répondu la seule chose qu’il pouvait répondre. Le lendemain, il avait pris la parole à la BBC.

Et la France avait entendu sa voix.