« Col imprenable » — jusqu’à ce que les Goumiers emportent le Teghime et ouvrent Bastia

« Col imprenable » — jusqu’à ce que les Goumiers emportent le Teghime et ouvrent Bastia

Le col de Teghime, verrou stratégique sur la route de Bastia, est tombé. Les goumiers marocains, ces guerriers berbères venus des montagnes de l’Atlas, ont réussi là où deux assauts avaient échoué. En sandales, le couteau à la ceinture, ils ont escaladé les pentes sous le feu des mitrailleuses SS pour ouvrir la voie à la libération de la Corse.

C’est un exploit militaire qui résonne encore dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale.

Octobre 1943. La Corse est un volcan prêt à exploser. L’Italie a capitulé le 8 septembre, mais les Allemands tiennent toujours l’île d’une main de fer.

La 16e division SS Panzergrenadier, des troupes d’élite aguerries, contrôle le col de Teghime, à 550 mètres d’altitude. Ce passage est la clé de Bastia, le dernier grand port encore aux mains de l’ennemi. Les Allemands savent que perdre ce col, c’est perdre l’île.

Les premiers assauts français, menés par des résistants corses et des troupes régulières, se brisent contre les défenses allemandes. Les mitrailleuses ratissent les pentes, l’artillerie pilonne les approches. Le col semble imprenable.

C’est alors que le général Henri Martin, commandant des forces françaises sur l’île, prend une décision audacieuse. Il envoie les goumiers.

Ces hommes ne sont pas des soldats comme les autres. Recrutés dans les villages les plus reculés du Maroc, ils portent des djellabas rayées et des turbans. Leurs pieds, habitués aux rochers de l’Atlas, sont chaussés de sandales en peau de chèvre.

Ils marchent des journées entières sur des terrains accidentés sans montrer le moindre signe de fatigue. Leur arme de prédilection, en plus du fusil, est un long couteau recourbé qu’ils manient avec une adresse terrifiante.

Le 2e Groupe de Tabors Marocains (2e GTM) est déployé. Le plan est simple mais risqué. Les goumiers doivent contourner les défenses allemandes par les crêtes, là où personne ne les attend.

Guidés par un jeune berger corse, Ernest Bonacoscia, ils empruntent des sentiers de chèvre qui ne figurent sur aucune carte militaire. Pendant des heures, ils grimpent en silence, se faufilant entre les rochers et le maquis dense.

Le 1er octobre, l’assaut final est lancé. Les goumiers descendent de la Serra d’Ipigno, la crête qui surplombe le col. En contrebas, les SS les attendent, retranchés dans des tranchées profondes, appuyés par des mitrailleuses et un canon de 75 mm.

Le premier assaut est un carnage. Les goumiers avancent sous un déluge de feu. Vingt-cinq hommes tombent dès les premières minutes.

Les survivants se replient, mais ils ne renoncent pas.

La nuit suivante, un second assaut est tenté. Les goumiers, maîtres du combat nocturne, espèrent surprendre les Allemands. Mais les SS ont anticipé.

Des fusées éclairantes illuminent les pentes, et les mitrailleuses ouvrent le feu sur des lignes de tir préétablies. Le col tient toujours. À l’aube du 2 octobre, la situation est critique.

Les pertes s’accumulent, et le moral vacille.

C’est alors que le général Martin obtient un appui d’artillerie italienne. Les canons ouvrent le feu, martelant les positions allemandes pendant de longues minutes. Sous cette couverture, les goumiers repartent à l’assaut.

Cette fois, ils progressent par petits groupes, utilisant chaque repli du terrain. Ils avancent en rampant, en courant, en tirant. Le combat devient un corps-à-corps sauvage dans les rochers.

Les longs couteaux des goumiers font des ravages dans les tranchées allemandes. Les SS, pris de court par cette férocité, commencent à plier. Vers 16 heures, la résistance craque.

Les derniers défenseurs abandonnent leurs positions et se replient en désordre vers Bastia. Le drapeau tricolore flotte sur le col de Teghime. La route de Bastia est ouverte.

La chute du col de Teghime est un tournant décisif dans la libération de la Corse. Les Allemands, désormais privés de leur dernière ligne de défense, accélèrent leur évacuation. Mais les goumiers ne leur laissent aucun répit.

Ils descendent vers Bastia, nettoyant chaque village, chaque gorge, chaque pont. Les résistants corses les guident, les habitants les acclament. Le 4 octobre, les goumiers entrent dans Bastia.

Les derniers navires allemands ont quitté le port quelques heures plus tôt, emportant avec eux des milliers de soldats et des tonnes de matériel.

La Corse est libre. C’est le premier département de la France métropolitaine à être libéré de l’occupation de l’Axe. Et ce succès est exclusivement français.

Aucun soldat américain ou britannique n’a participé à l’opération Vésuve. Ce sont des Français, des Corses et des Marocains qui ont chassé l’ennemi de l’île.

Le prix à payer a été lourd. Le 2e GTM a perdu 40 tués et plus de 30 blessés rien qu’au col de Teghime. Sur l’ensemble de la campagne de Corse, les forces françaises ont déploré environ 75 morts et plus de 300 blessés.

La résistance corse a également payé un lourd tribut, avec des centaines de partisans tués, emprisonnés ou déportés avant même le début de la libération.

Pour les goumiers, la Corse n’est qu’un début. Quelques mois plus tard, ils débarqueront en Italie et se frayeront un chemin à travers certains des combats de montagne les plus brutaux de la guerre. À Monte Cassino, en mai 1944, ils réussiront là où quatre assauts alliés avaient échoué.

Le général Juin, commandant le Corps expéditionnaire français, saluera leur exploit comme l’un des plus beaux faits d’armes de l’histoire militaire française.

Mais c’est au col de Teghime que les goumiers ont prouvé leur valeur. Des guerriers berbères des montagnes de l’Atlas, en sandales et le couteau au côté, ont pris d’assaut un col fortifié défendu par des troupes SS. Ils l’ont emporté par la seule force du courage et de l’adresse.

Aujourd’hui, un monument se dresse au col de Teghime, dominant la mer des deux côtés de l’île. Il rend hommage aux goumiers marocains qui ont combattu et sont morts sur cette crête corse rocheuse. L’inscription est simple.

Elle rappelle à tous ceux qui passent que la liberté se paie du prix du sang, versé loin de chez soi par des hommes qui n’avaient d’autre obligation de combattre que la plus ancienne qui soit : l’honneur.