Le 21 juin 1941, sur la route poussiéreuse menant aux portes de Damas, un événement d’une rare intensité a déchiré l’histoire de France : des soldats français, portant le même képi blanc et le même serment, se sont affrontés dans une bataille fratricide qui a stupéfié jusqu’aux officiers allemands. Selon des archives récemment exhumées de la légation allemande à Beyrouth, un rapport daté de mai 1941 prédisait que la fracture entre les deux Frances valait plus qu’une division blindée pour le Reich, et qu’aucun soldat allemand n’aurait à mourir pour cela. Mais ce que ces documents ne révèlent pas, c’est l’instant suspendu où, au cœur du combat, des voix ont entonné une chanson de marche, interrompant brièvement l’horreur.
Ce jour-là, à 6 heures du matin, des légionnaires de la 13e demi-brigade de la France libre avancent vers le village de Kadès, tenu par le 6e régiment étranger d’infanterie de Vichy. Les deux unités, issues de la même Légion étrangère, se préparent à s’entretuer. La chaleur écrase les hommes, la poussière colle à la sueur, et la peur mêlée à la détermination serre les gorges.
Les services de renseignement allemands, qui suivent la campagne depuis Berlin, notent avec étonnement la férocité des combats. Un rapport allemand, rédigé après la bataille, admet que les assaillants gaullistes chargent avec un mépris du danger que l’on associe aux seules troupes coloniales aguerries, non à une armée en déroute.
La campagne de Syrie, lancée le 8 juin 1941 sous le nom d’opération Exporter, oppose les forces de la France libre, appuyées par les Britanniques, aux troupes de l’armée du Levant, fidèles au maréchal Pétain. Le général Henri Dentz, commandant vichyste, dispose de 30 000 hommes, dont des légionnaires et des troupes coloniales, jamais vaincus par la Wehrmacht. De l’autre côté, le général Paul Legentilhomme mène la 1re division française libre, épaulée par des unités australiennes et indiennes.
La Légion étrangère, symbole de fraternité, se retrouve déchirée : le principe « La Légion ne tire pas sur la Légion » est mis à l’épreuve comme jamais.
Le 20 juin, la 13e demi-brigade attaque les hauteurs du Jebel el-Kelb, près d’Abou Atrich. L’assaut tourne au carnage : les mitrailleuses fauchent les premières vagues, les brancardiers manquent, et la chaleur tue avant les balles. Un légionnaire franco-américain, Jacques Tartière, meurt ce jour-là, un jour avant que Damas ne tombe.
Le lendemain, le 21 juin, les deux régiments de Légion se font face à Kadès. Pendant quelques minutes, la reconnaissance est glaçante : un accent, un insigne, une façon de porter l’arme trahissent l’identité. Des hommes hésitent avant de tirer, réalisant qu’ils visent un frère d’armes.
C’est alors que, selon des témoignages de vétérans, un chant s’élève d’un camp. Une mélodie que tout légionnaire connaît par cœur, appartenant à l’identité du corps. De l’autre côté, des voix reprennent le refrain.
Une trêve informelle s’installe le temps d’une chanson, suspendue entre deux mondes. Mais les ordres des états-majors reprennent le dessus, et la guerre continue. Un officier allemand écrira plus tard : « Nous avions cru briser leur volonté de se battre.
Nous avons seulement réussi à leur donner un nouvel ennemi. Ils se sont battus contre eux-mêmes avec la même rage. »
Cette bataille révèle un paradoxe : l’armée française, humiliée en 1940, se bat en Syrie avec une ténacité qui stupéfie les Allemands. Les défenseurs vichystes, professionnels et jamais vaincus, tiennent leurs positions sous un déluge d’artillerie. À Merdjayoun, des légionnaires de Vichy repoussent les Australiens au corps à corps, capturant 80 prisonniers.
Un rapport allemand admet : « La résistance opposée dépasse toutes nos évaluations. Cette armée se bat avec une efficacité que nos rapports de juin 1940 jugeaient impossible chez les Français. »
Le bilan humain est lourd : plus de 6 000 morts, blessés et disparus côté vichyste, et près de 1 300 pertes pour la France libre. Mais le chiffre le plus révélateur est celui des ralliements : après l’armistice du 14 juillet 1941, plus de 5 600 soldats de l’armée du Levant, dont une grande partie du 6e régiment étranger, choisissent de rejoindre la France libre. Le lieutenant-colonel Dimitri Amilakvari, qui avait affronté ses hommes sur la route de Damas, reçoit le drapeau de la 13e demi-brigade.
Il mènera ses légionnaires à Bir Hakeim, où ils détruiront des chars italiens, avant de tomber au combat en octobre 1942.
La campagne de Syrie reste aujourd’hui l’une des pages les moins enseignées de la Seconde Guerre mondiale française. Elle dérange les deux mémoires : celle de la France libre, qui préfère retenir Bir Hakeim, et celle de Vichy, qui tait ses combats. Pourtant, elle raconte une vérité gênante : ce jour-là à Damas, il n’y avait pas de lâches, mais des Français formés dans la même tradition militaire, capables du même courage, dressés les uns contre les autres par une décision politique prise loin du champ de bataille.
Le rapport allemand avait raison sur un point : la division entre les deux Frances valait plus qu’une division blindée. Mais son auteur se trompait sur l’essentiel : il croyait observer un peuple vaincu, alors qu’il voyait une nation qui, tournée contre elle-même, retrouvait toute la vigueur qu’on la croyait avoir perdue.


