Le 7 février 1979, j’accompagnais un vieil ami à la plage de Bertioga. Il avait les mains qui tremblaient, le cœur fatigué. Il est entré dans l’eau et n’en est jamais ressorti. Sur son acte de…

Le 7 février 1979, j’accompagnais un vieil ami à la plage de Bertioga. Il avait les mains qui tremblaient, le cœur fatigué. Il est entré dans l’eau et n’en est jamais ressorti. Sur son acte de...

Le 7 février 1979, un vieil homme entre dans la mer sur la plage de Bertioga, au Brésil. L’eau est tiède, le ciel est dégagé. Il a soixante-sept ans, les mains qui tremblent depuis quelques mois, un cœur qui fatigue. Ses amis le regardent s’éloigner du rivage.

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Il ne reviendra pas. Sur son acte de décès brésilien, il s’appelle Wolfgang Gerard. Une identité de papier, une vie entière construite sur des silences partagés et des regards détournés. Son vrai nom était Josef Mengele, le médecin d’Auschwitz, l’homme que les services secrets de douze nations ont cherché pendant trente-quatre ans.

Et ce que les livres d’histoire n’ont jamais dit clairement, c’est que certains d’entre eux savaient exactement où il se trouvait… et ont choisi de ne rien faire. Mengele n’a pas fui dans la panique. C’est le premier détail que les récits populaires effacent parce qu’il est inconfortable. On préfère l’image du criminel en déroute, semant ses papiers derrière lui dans les ruines du Reich.

Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. À la fin avril 1945, alors que les armées soviétiques et américaines se rapprochaient d’Auschwitz depuis des mois, Mengele avait déjà pris ses dispositions. Il avait quitté le camp en janvier, quand la retraite était encore ordonnée. Il avait emporté ses carnets de recherche, les notes sur ses expériences, sur les jumeaux, sur les nains, sur les enfants qu’il avait lui-même sélectionnés à la descente des trains.

Ses carnets, il y tenait plus qu’à sa propre survie. Les faits qui s’y trouvaient, il voulait qu’ils survivent. Il rejoint d’abord une unité SS en retraite vers l’ouest, un soldat parmi des milliers. Puis, à l’été 1945, l’inévitable : il est arrêté par des soldats américains dans la région de Nuremberg.

Ici, quelque chose se passe que les historiens ont mis des décennies à documenter pleinement. Les Alliés avaient établi des listes de criminels de guerre prioritaires. Le nom de Mengele y figurait. Pas en haut, mais il y était.

Les soldats qui l’ont arrêté n’avaient pas accès à ces listes dans le désordre de la fin de guerre. Ils ont vérifié ses plaques militaires. Il portait l’insigne SS sur lui. Un détail que je trouve encore difficile à comprendre après toutes ces années passées dans ces dossiers.

Il les portait. Mais la base de données de vérification était lente, surchargée, parfois inexistante sur le terrain. Il a été relâché. En quelques semaines, il disparaît dans la campagne bavaroise.

Il trouve du travail comme ouvrier agricole chez un fermier de la région de Rosenheim, un homme qui le connaissait d’avant la guerre ou qui en savait assez pour ne pas poser de questions. Pendant presque quatre ans, il vit sous ce nom d’emprunt dans un rayon de quelques kilomètres. Ils mangent à sa table, il aide aux récoltes. Les voisins savent qu’il est là.

Certains savent qui il est. Et personne ne dit rien. Ce réseau de silence local, c’est peut-être la partie la moins spectaculaire de cette histoire, et certainement la plus troublante. On parle beaucoup des Ratlines, de ces filières d’évasion qui traversaient l’Autriche et l’Italie vers l’Amérique du Sud.

Mais avant les Ratlines, il y avait ça : des fermiers bavarois, des notables de villages, des curés de campagne qui avaient décidé, chacun dans leur coin, que la guerre était terminée et que remuer le passé ne servait à rien. Pas une conspiration, pas une organisation. Juste des gens qui ont choisi individuellement de regarder ailleurs. Ce choix-là, multiplié par des centaines de personnes dans des dizaines de situations différentes, a donné à Mengele le temps dont il avait besoin.

En 1949, il est prêt à partir. La route vers l’Amérique du Sud passe par l’Italie, et plus précisément par des réseaux humanitaires gravitant autour de certaines structures religieuses à Genève et à Rome, qui facilitaient le transit de réfugiés européens déplacés. Ces réseaux, on les appelle parfois, avec une certaine imprécision, les filières du Vatican. Une dénomination à la fois juste et trop simple.

Ces structures délivraient des documents de voyage à des personnes qui n’avaient plus de papiers valides. Certains de ceux qui les géraient savaient exactement pour qui ils travaillaient. D’autres étaient sincèrement convaincus d’aider des victimes de la guerre. Mengele obtient un passeport de la Croix-Rouge internationale au nom de Helmuth Gregor.

Il embarque à Gênes. Il pose le pied à Buenos Aires en juillet 1949. Il a trente-huit ans. Il est en bonne santé.

Il parle espagnol, et il a passé les quatre dernières années à perfectionner l’art de devenir quelqu’un d’autre — non pas en changeant profondément, mais en apprenant à se taire au bon moment. L’Argentine qui l’accueille est celle de Juan Perón, une Argentine qui a activement recruté des ingénieurs, des techniciens, des scientifiques européens après la guerre, sans s’embarrasser de trop demander d’où ils venaient. Des dizaines de milliers d’Allemands ont émigré légalement dans ce pays entre 1945 et 1955. Dans ce flot, quelques centaines de criminels de guerre ont trouvé une couverture parfaite.

Mais Mengele, lui, ne se cache pas vraiment. C’est ça qui va définir toute la suite de cette histoire. Il exerce comme médecin, pas dans la clandestinité, pas dans l’arrière-salle d’une clinique louche dont personne ne connaît l’adresse. Dans des établissements privés de Buenos Aires, il pratique des avortements pour la bourgeoisie argentine.

Une clientèle qui paie bien, qui ne pose pas de questions, et qui a tout intérêt à ce que les noms ne circulent pas. Il n’a pas de diplôme reconnu en Argentine, il exerce illégalement. Mais dans le Buenos Aires des années cinquante, ce genre d’arrangement se négocie sans trop de difficultés, surtout si vous avez les bonnes fréquentations et la bonne origine. Il s’intègre dans la communauté allemande expatriée de la ville, une communauté vaste, organisée, avec ses propres clubs, ses propres journaux, ses propres réseaux sociaux entièrement fonctionnels.

Il fréquente des gens qui, comme lui, ont fait la traversée depuis l’Europe avec des biographies recomposées. Des hommes qui dînent ensemble le vendredi soir et ne mentionnent jamais certaines années de leur vie. Et puis, en 1952, il fait quelque chose que je dois vous expliquer lentement, parce que la première fois qu’on le lit dans les archives, on croit à une erreur de transcription. Il enregistre sa véritable identité auprès du consulat allemand de Buenos Aires.

Son vrai nom. Josef Mengele, né le 16 mars 1911 à Günzburg en Bavière. Pas Helmuth Gregor, pas Wolfgang Gerard. Lui, il déclare son existence à un représentant officiel de l’État ouest-allemand, dans un immeuble administratif, en signant de sa vraie main.

Et quatre ans plus tard, en 1956, onze ans après Auschwitz, le gouvernement de la République fédérale d’Allemagne lui délivre un passeport en bonne et due forme. Je vais m’arrêter une seconde, parce que ce point mérite qu’on ne le contourne pas. En 1956, Bonn sait. Les crimes du médecin d’Auschwitz sont connus depuis la fin de la guerre.

Les témoignages des survivants qui l’ont vu sur le quai de sélection ont commencé à être recueillis dès 1945. Son nom circule dans les dossiers des procureurs allemands. Et pourtant, quelqu’un, dans une procédure administrative qui a suivi son cours normal, a signé ce passeport. Ce n’est pas un dysfonctionnement.

C’est un reflet de l’état de l’Allemagne de l’Ouest de cette époque. Un pays qui reconstruisait son économie à vitesse accélérée, qui s’intégrait dans l’OTAN, qui voulait être perçu comme un partenaire fiable de l’Occident, et dont l’appareil judiciaire et administratif était encore largement peuplé d’hommes qui avaient fait leur carrière sous le régime précédent. Pas tous des criminels, mais des hommes qui avaient chacun, à leur manière, des raisons personnelles de ne pas trop pousser les dossiers. À Buenos Aires, pendant ce temps, Mengele mène une vie presque ordinaire.

Et cette banalité-là, une banalité que les archives rendent palpable d’une façon difficile à décrire, est peut-être la chose la plus perturbante de toute cette période. Il se marie une deuxième fois en 1958, épousant la veuve de son frère, venue d’Allemagne pour le rejoindre. Il écrit des lettres à sa famille à Günzburg. Il reçoit de l’argent de l’entreprise familiale, une usine de matériel agricole qui prospère dans l’Allemagne de l’après-guerre.

Il n’est pas caché. Il est installé. Dans ce même Buenos Aires des années cinquante, un autre homme vit une existence comparable. Adolf Eichmann, l’architecte bureaucratique de la logistique de la solution finale, l’homme qui avait organisé les transports de déportés depuis toute l’Europe occupée, habite en banlieue, dans une maison modeste, sous le nom de Ricardo Klement.

Les deux hommes se connaissent. Ils fréquentent les mêmes cercles. Ils se croisent lors de rassemblements de la communauté allemande. Deux des criminels les plus recherchés du XXe siècle, à quelques kilomètres l’un de l’autre, dans la même ville.

Mais l’histoire de l’un d’eux va basculer en 1960. Et ce basculement — la capture d’Eichmann, le procès à Jérusalem, le choc mondial — va paradoxalement offrir à Mengele quelque chose qu’il n’avait pas eu depuis quinze ans : un avertissement, et le temps de disparaître une deuxième fois avant que quelqu’un ne frappe à sa porte. Le 11 mai 1960, à la tombée de la nuit, une équipe d’agents du Mossad attend dans une voiture garée au bord d’une route de banlieue à San Fernando, au nord de Buenos Aires. Ils attendent depuis des semaines.

Ils ont étudié les habitudes d’un homme qui rentre du travail chaque soir au même arrêt de bus, à la même heure, avec la même régularité fatiguée de quelqu’un qui ne pense plus à regarder derrière lui. Quand Ricardo Klement descend du bus et commence à remonter la rue vers sa maison, deux hommes sortent du véhicule. En quelques secondes, c’est terminé. Eichmann est à l’intérieur de la voiture, bâillonné, les yeux couverts, avant même d’avoir compris ce qui lui arrivait.

Dix jours plus tard, il est à Jérusalem. Ce que l’histoire officielle de cette opération raconte bien — le courage des agents, la précision de l’exécution, la signification historique du procès qui allait suivre — elle le raconte depuis longtemps. Ce qu’elle raconte moins bien, c’est ce qui s’est passé dans les semaines précédentes, quand Isser Harel, le directeur du Mossad qui supervisait l’opération, a reçu une information supplémentaire. Mengele était à Buenos Aires, peut-être dans le même quartier qu’Eichmann.

Des agents avaient recoupé des sources, suivi des filières dans la communauté allemande, identifié une adresse possible. La question s’est posée sérieusement, dans des réunions à huis clos à Tel Aviv, de lancer une opération simultanée : capturer les deux en même temps, ramener à Jérusalem non seulement l’organisateur logistique de la déportation, mais le médecin qui avait regardé dans les yeux des centaines de milliers de personnes sur le quai d’Auschwitz et décidé d’un geste de la main qui vivrait et qui mourrait. La décision a été : non. Harel l’explique lui-même dans ses mémoires, publiés des années plus tard, avec une franchise qui force une forme de respect, même quand les conclusions font mal.

Une opération simultanée multipliait les risques d’échec pour les deux cibles. Et si l’une échouait, l’autre était immédiatement alerté et disparaissait. Eichmann était la priorité absolue. Son procès public à Jérusalem, devant des caméras, avec des survivants comme témoins, avait une valeur que le gouvernement Ben Gourion jugeait irremplaçable.

Non pas seulement la justice pour un homme, mais la mémoire rendue visible pour le monde entier, à un moment où une grande partie de ce monde préférait encore tourner la page. La logique était cohérente. C’est ça qui est difficile à admettre. Pas l’erreur, mais la justesse douloureuse du calcul.

Et puis il y a le deuxième élément, que les archives israéliennes reconnaissent plus difficilement. Au moment précis où l’opération Eichmann se déclenchait, Mengele n’était plus à l’adresse identifiée. Il avait bougé. Comment avait-il été alerté ?

Une fuite dans les cercles de la communauté allemande. Un informateur qui avait parlé à la mauvaise personne. Ou simplement l’instinct d’un homme qui avait survécu quinze ans en apprenant à sentir quand le vent changeait. Ça, je ne peux pas vous le dire avec certitude.

Les archives s’arrêtent là. Ce qu’elles disent, c’est qu’il était déjà parti vers le Paraguay quand les agents du Mossad ont vérifié l’adresse. Il avait, une fois de plus, eu le temps. Mais il y a une troisième raison au choix israélien, et celle-là n’est presque jamais mentionnée dans les récits grand public parce qu’elle est politiquement inconfortable.

L’opération Eichmann avait provoqué une crise diplomatique majeure avec l’Argentine. Buenos Aires avait convoqué son ambassadeur à Tel Aviv, porté plainte devant le Conseil de sécurité des Nations unies, et Ben Gourion avait dû présenter des excuses formelles tout en refusant de rendre Eichmann. Israël, en 1960, ne pouvait pas absorber une deuxième opération clandestine sur sol étranger, avec toutes les turbulences politiques que cela aurait entraîné, sans mettre en péril des relations diplomatiques dont un petit État encore jeune avait besoin pour survivre. La justice, dans ce contexte, coûtait quelque chose que Ben Gourion avait décidé de ne pas dépenser deux fois de suite.

Et alors, quelque chose de plus silencieux s’installe. Une décision qui n’est jamais tout à fait prise officiellement, jamais inscrite dans un mémo sous une forme claire, mais qui se lit entre les lignes de ce qui suit. Après l’opération Eichmann, après le procès, après la condamnation à mort et l’exécution d’Eichmann en juin 1962, Mengele glisse progressivement hors du sommet des priorités opérationnelles du Mossad. D’autres urgences, d’autres menaces immédiates contre l’État d’Israël dans une région qui n’en manquait pas, des ressources limitées, des agents sur le terrain qui ne sont pas en nombre infini.

Ce n’est pas qu’on décide de l’abandonner. C’est qu’on cesse de le traquer activement. Ce qui, dans la pratique, revient au même. Pendant ce temps, Mengele est au Paraguay.

Il y obtient la nationalité paraguayenne en 1959, avant même la capture d’Eichmann, grâce à de faux documents et à la complaisance d’un régime qui s’en préoccupe très peu. Alfredo Stroessner, le dictateur qui dirige le pays d’une main de fer depuis 1954, est lui-même d’origine germano-paraguayenne. La communauté allemande expatriée fait partie de sa base sociale. Rouvrir ce chapitre-là n’entre pas dans ses calculs politiques.

Mengele ne restera pas longtemps au Paraguay. Dès 1960, sentant que même ce refuge-là devenait trop exposé, il traverse la frontière vers le Brésil. Il a quarante-neuf ans. Il lui reste dix-neuf ans à vivre.

Fritz Bauer n’avait pas le profil de quelqu’un qui allait changer l’histoire judiciaire de l’Allemagne d’après-guerre. Juif, socialiste, exilé pendant les années du Reich — d’abord au Danemark, puis en Suède, où il avait passé les années de guerre à attendre que son pays redevienne habitable. Il était rentré avec une conviction que ses collègues juristes allemands ne partageaient pas toujours : que la justice n’était pas une option, que les crimes commis au nom de l’État allemand devaient être jugés par des tribunaux allemands, et que laisser cela aux seuls vainqueurs étrangers était une forme de lâcheté collective déguisée en modestie. Il est devenu procureur général du Land de Hesse en 1956 — la même année où Bonn délivrait un passeport à Mengele.

Le système judiciaire ouest-allemand de cette époque mérite qu’on s’y arrête, parce que sans le comprendre, on ne comprend pas pourquoi Bauer s’est retrouvé si seul. Sur les cinq cent quarante-cinq juges et procureurs qui travaillaient dans les cours fédérales allemandes au milieu des années cinquante, plus de quatre-vingts pour cent avaient exercé sous le régime national-socialiste. Certains avaient rendu des jugements sous la loi nazie. Certains avaient signé des condamnations à mort pour des délits politiques.

Ils étaient revenus à leur poste après guerre dans le cadre d’une politique de dénazification qui avait très rapidement privilégié la reconstruction sociale sur l’épuration institutionnelle. Ce n’était pas une conspiration organisée. C’était pire. C’était une culture professionnelle dans laquelle rouvrir les dossiers du passé mettait en danger des collègues, des supérieurs, parfois des amis de longue date.

Bauer travaillait à l’intérieur de cette culture chaque jour. Et c’est lui — pas les Américains, pas les Britanniques, pas même le Mossad dans un premier temps — qui a fourni l’information décisive sur la localisation d’Eichmann à Buenos Aires. Il l’a transmise directement au service israélien, en contournant délibérément le BND, le renseignement extérieur ouest-allemand. Pas par méfiance abstraite, par expérience concrète et documentée de ce qui arrivait aux dossiers sensibles quand ils passaient par les mauvais bureaux.

Le BND de cette époque était dirigé par Reinhard Gehlen. Un fait qu’on ne peut pas énoncer sans s’arrêter une seconde pour le laisser s’installer. Gehlen était un ancien général des services de renseignement militaire du Reich, spécialisé dans les opérations contre l’Union soviétique. À la fin de la guerre, il avait offert ses réseaux, ses fichiers et son expertise à la CIA en échange d’une chose simple : l’immunité pour lui-même et pour les hommes qui avaient travaillé avec lui.

Les Américains avaient accepté. La guerre froide commençait, et quelqu’un qui connaissait l’Est de l’intérieur valait plus, dans cette nouvelle arithmétique, que ce qu’il avait fait pendant les six années précédentes. Gehlen avait donc reconstruit une organisation de renseignement ouest-allemande en recyclant d’anciens officiers SS et SD, dont certains avaient un passé qu’il valait mieux ne pas examiner de trop près. Remonter Mengele en haut des priorités aurait posé des questions auxquelles personne au BND n’avait envie de répondre.

Bauer savait tout ça. Il continuait quand même. En 1961, sous sa pression directe et celle de quelques procureurs qui partageaient sa vision, l’Allemagne de l’Ouest émet enfin un mandat d’arrêt international contre Mengele. C’est une victoire sur le papier.

Dans la pratique, ce mandat reste sans effet pendant dix-huit ans, jusqu’à la mort de Mengele, pour des raisons qui se lisent clairement dans les archives diplomatiques si on accepte de les regarder en face. Le Paraguay refuse toute coopération. Le Brésil, où Mengele vit depuis 1960 sous la protection de familles allemandes dans l’État de São Paulo, ne transmet aucune information exploitable. Et les demandes formelles adressées par Bonn aux gouvernements concernés manquent, de façon répétée, d’une insistance qui aurait pu faire la différence.

Des notes diplomatiques polies, des rappels de procédure. Rien qui ressemble à une pression réelle sur des partenaires commerciaux avec lesquels l’Allemagne de l’Ouest entretenait des relations qu’elle ne voulait pas détériorer. Les dossiers de cette période contiennent quelque chose que je trouve difficile à qualifier autrement que comme une forme de sabotage administratif. Pas spectaculaire, pas organisé de façon centralisée, mais systématique dans ses effets.

Des témoignages qui mettent des mois à être enregistrés. Des commissions rogatoires envoyées aux mauvaises adresses. Des délais de réponse qui s’étirent jusqu’à ce que les pistes s’effacent. La bureaucratie comme instrument de l’oubli.

Bauer ne se taisait pas. Il relançait, réclamait, alertait la presse quand il le pouvait. Il était suffisamment connu pour être écouté en public, mais suffisamment isolé dans ses propres institutions pour être neutralisé dans la pratique. Il recevait des menaces.

D’abord anonymes, puis de moins en moins. Son appartement de Francfort a été mis sur écoute. Par qui, et sur quel ordre, les archives n’ont jamais complètement tranché. Le 1er juillet 1968, Fritz Bauer est retrouvé mort dans sa baignoire à Francfort.

Crise cardiaque, selon le médecin légiste. Il avait soixante-quatre ans. Il était seul. Josef Mengele était vivant.

Il vivrait encore onze ans. Ce qui me reste de Bauer après des heures dans ces dossiers, ce n’est pas le sentiment d’une défaite. C’est quelque chose de plus difficile à nommer. L’image d’un homme qui connaissait exactement la nature de ce contre quoi il se battait, qui n’avait pas d’illusion sur ses chances, et qui a continué parce que continuer était la seule réponse qu’il pouvait se donner à lui-même.

Les archives gardent la trace de ça aussi. Pas seulement des crimes, pas seulement des complicités, mais de ceux qui ont refusé obstinément de faire semblant de ne pas voir. En 2001, le gouvernement américain a déclassifié plusieurs milliers de pages de documents concernant des criminels de guerre nazis et les activités des services de renseignement américain dans l’après-guerre. Parmi ces documents, des câbles concernant Josef Mengele.

Ils sont rédigés dans cette langue administrative particulière que les agences de renseignement ont perfectionnée au fil des décennies. Une langue qui dit beaucoup en semblant ne rien affirmer, qui construit des conclusions par accumulation de subordonnées, et dont il faut apprendre à lire les silences autant que les mots. Ce que ces câbles révèlent, c’est que la CIA avait reçu, à plusieurs reprises, entre les années soixante et les années soixante-dix, des informations de sources en Amérique du Sud sur la localisation probable de Mengele. Des adresses, des descriptions de routine, des noms de familles qui l’hébergeaient.

Ces informations n’ont pas été transmises aux autorités allemandes de façon systématique. La justification, formulée dans les câbles sans gêne apparente, tenait en quelques mots : d’autres priorités opérationnelles prévalaient pour le moment. Le Paraguay de Stroessner et le Brésil des généraux étaient des alliés anticommunistes dans une région que Washington regardait avec une anxiété croissante depuis la révolution cubaine de 1959. Mettre une pression réelle sur ces gouvernements pour livrer un vieux criminel de guerre allemand risquait de fragiliser des partenariats jugés stratégiquement vitaux.

Le « pour le moment » des câbles a duré jusqu’à la mort naturelle de Mengele. Ce n’est pas une théorie. C’est dans les documents. Et la langue bureaucratique dans laquelle c’est écrit, précise, sans émotion, parfaitement consciente de ce qu’elle est en train de consigner, est à sa façon plus troublante qu’une confession.

Au Brésil, pendant ces mêmes années, Mengele vieillit. Il a quitté Buenos Aires pour São Paulo en 1960, puis s’est installé dans des propriétés rurales à l’intérieur de l’État, protégé par une succession de familles allemandes expatriées qui savaient qui il était et avaient choisi, pour des raisons que chacune gardait pour elle, de ne pas poser la question à voix haute. Sa dernière décennie se passe principalement chez la famille Bossert, des Autrichiens d’origine établis au Brésil depuis les années cinquante. Des gens ordinaires.

Un père de famille, une femme, des enfants qui grandissent dans la maison où cet homme mange à leur table. Wolfram Bossert savait. Sa femme, Liselotte, savait. Il l’accompagnait à ses rendez-vous médicaux.

Quand sa santé a commencé à décliner, il le conduisait à la plage le week-end. Mengele écrivait des lettres à sa famille à Günzburg pendant toutes ces années. Des lettres qui ont été retrouvées dans les archives de la famille après sa mort, et qui constituent, à leur façon, un document historique d’une valeur particulière. Non pas parce qu’elles révèlent des remords — parce qu’elles ne révèlent rien de tel.

Il s’y pose en homme persécuté pour des raisons qu’il juge injustes, en médecin militaire qui a fait son devoir dans des circonstances de guerre, en victime d’une chasse à l’homme politique internationale. L’absence totale de conscience de ce qu’il a fait — pas refoulée, pas codée, simplement absente — est quelque chose que j’ai eu du mal à lire sans m’arrêter plusieurs fois. Sa santé se dégrade sérieusement à partir de 1976. Des problèmes circulatoires, une hypertension chronique, les mains qui tremblent de plus en plus.

Il consulte des médecins brésiliens sous fausse identité. Il reçoit de l’argent régulier envoyé depuis l’Allemagne par sa famille, la même entreprise agricole de Günzburg qui prospère depuis trente ans, dont certains membres savaient exactement où leur parent se trouvait et continuaient à envoyer les virements. Et puis, le 7 février 1979, on revient à la plage de Bertioga. L’eau chaude, le ciel dégagé, les amis qui regardent depuis le rivage.

Il entre dans la mer. Il a un accident vasculaire cérébral avant d’atteindre le large. Il coule. On le sort de l’eau trop tard.

Il est enterré dans un cimetière d’Embu das Artes sous le nom de Wolfgang Gerhard. Le nom d’un autre homme, un Autrichien mort quelques années plus tôt, dont Mengele avait emprunté l’identité pour ses dernières années brésiliennes. La tombe reste anonyme pendant six ans. Ce n’est qu’en 1985, sous une pression internationale qui avait mis des décennies à s’accumuler, que les autorités brésiliennes acceptent d’exhumer le corps.

Des experts médico-légaux allemands examinent les restes. Les conclusions sont prudentes mais claires. En 1992, une analyse ADN confirme l’identité de façon définitive. Josef Mengele est mort libre.

Vieux. Entouré de gens qui l’aimaient assez pour mentir pour lui. Ce que cette histoire laisse n’est pas simple à formuler, et je préfère ne pas faire semblant que ça l’est. On voudrait un seul coupable, une décision lâche, une trahison nette, un moment précis où quelqu’un a dit : « Laissons-le partir.

» Mais ce que les archives montrent — les archives allemandes, israéliennes, américaines, brésiliennes, toutes — c’est quelque chose de plus diffus et de plus difficile à tenir entre les mains. Des calculs raisonnables faits dans des contraintes réelles. Des priorités politiques qui avaient leur propre logique. Des hommes qui n’ont pas dit « protégeons Mengele », mais qui ont dit « d’autres choses comptent davantage en ce moment » — et dont ces deux phrases ont produit exactement le même résultat.

Fritz Bauer avait une réponse à ça. Il la portait jusqu’à sa mort, dans son appartement de Francfort, seul, pendant que Mengele recevait de l’argent de sa famille et se baignait dans la mer brésilienne. La réponse de Bauer, c’est qu’une société ne peut pas choisir ce dont elle se souvient sans choisir aussi ce qu’elle devient. Que l’oubli n’est jamais neutre.

Qu’il y a toujours quelqu’un qui en bénéficie, et quelqu’un d’autre qui en paie le prix. Ces hommes et ces femmes qui ont survécu au quai de sélection d’Auschwitz, qui ont témoigné, qui ont attendu que la justice fasse son travail, ils méritaient mieux que les calculs qui ont été faits en leur nom.