Quand Louis Dio est entré en Allemagne le premier — la traversée du Rhin oubliée

Quand Louis Dio est entré en Allemagne le premier — la traversée du Rhin oubliée

22 avril 1945, Beinheim, Allemagne — Un convoi interminable de chars Sherman et de camions chargés de soldats traverse le Rhin sur un pont de bateau construit à la hâte par le génie de la première armée française. À l’extrémité de ce pont improvisé, un ancien bunker de la ligne Siegfried, cette fortification allemande censée protéger le territoire du Reich de toute invasion, se retrouve désormais surmonté d’une croix de Lorraine et d’un drapeau français. Ces colonnes appartiennent à la deuxième division blindée du général Leclerc, l’unité mythique qui a libéré Paris et Strasbourg avant de foncer vers le cœur même de l’Allemagne.

L’un des groupements tactiques qui la composent est personnellement commandé par un colonel dont le nom ne dira rien à la quasi-totalité des Français d’aujourd’hui, malgré un parcours de guerre presque aussi extraordinaire que celui de Leclerc lui-même.

Cet homme s’appelle Louis Dio. Né le 14 octobre 1908 à Vannes dans le Morbihan, il est le fils d’un officier de carrière tué au front dès 1914, alors que le petit Louis n’a même pas six ans. Cette perte précoce marque durablement le jeune garçon, élevé par sa mère dans le souvenir d’un père qu’il n’aura pratiquement pas connu, mais dont l’exemple du sacrifice militaire imprègne toute son enfance bretonne.

Après son baccalauréat, il entre à Saint-Cyr en 1926 dans la promotion Paul Lapeyre et en sort deux ans plus tard après avoir choisi l’infanterie coloniale, cette arme qui va conduire toute sa carrière vers les confins les plus reculés de l’Empire français.

Contrairement à beaucoup de ses camarades de promotion qui rêvent des garnisons plus confortables de métropole, Dio choisit délibérément les affectations les plus rudes, celles où l’isolement et le dénuement matériel forgent plus vite qu’ailleurs le caractère d’un chef. Il occupe successivement plusieurs postes outre-mer, se forgeant peu à peu une réputation d’officier robuste et rigoureux, apprécié de ses hommes pour son exigence autant que pour son souci constant de leur bien-être. En 1938, il commande une compagnie du groupe nomade du Tibesti dans le nord du Tchad, une région désertique et hostile où l’on apprend à se débrouiller avec peu de moyens et beaucoup de sang-froid.

L’année 1940 va faire basculer sa carrière d’une façon qu’il n’aurait jamais pu anticiper. En avril 1940, Dio est envoyé d’abord à Fort-Lamy, la capitale du Tchad, puis à Douala au Cameroun avec pour mission de former une compagnie de renfort destinée à être envoyée en métropole pour combattre les Allemands. L’armistice signé en juin le surprend en pleine préparation de cette mission, à des milliers de kilomètres de la France, coupé de toute information fiable sur ce qui se passe réellement à Paris et à Bordeaux.

Comme la grande majorité de l’armée coloniale et de la population d’Afrique équatoriale française, il refuse de comprendre pourquoi un empire aussi vaste, disposant encore d’une flotte puissante et de troupes intactes, devrait déposer les armes sur simple ordre d’un vieil homme replié dans une station thermale.

Le 26 août 1940, dès que Leclerc se présente à Douala, le capitaine Dio se place immédiatement sous ses ordres avec l’ensemble de son unité, sans la moindre hésitation ni négociation préalable. Ce geste de loyauté immédiate, à un moment où l’issue de la guerre reste totalement incertaine et où rallier de Gaulle représente encore un pari risqué pour n’importe quel officier de carrière, marque le début d’une collaboration militaire qui va traverser sans jamais se fissurer cinq années de combat à travers trois continents différents. Dio devient alors l’un des tout premiers compagnons de route de Leclerc, celui qui l’accompagne dans chacune des campagnes qui vont forger la légende de la colonne Leclerc.

La colonne Leclerc fonctionne avec des moyens dérisoires, du matériel de fortune récupéré sur d’anciens stocks coloniaux, des véhicules bricolés et repeints, une logistique tenant parfois du miracle organisationnel. C’est dans ce contexte de dénuement quasi permanent que Dio, fort de son expérience acquise dans le désert tchadien, devient rapidement l’un des officiers les plus précieux de Leclerc, celui qui sait exactement comment faire avancer des colonnes entières à travers des centaines de kilomètres de sable sans jamais manquer d’eau ni de carburant. Il participe à la conquête du Gabon en novembre 1940, puis à la prise du poste italien de Koufra dans le désert libyen le 1er mars 1941.

Cette victoire inspire à Leclerc son fameux serment de ne déposer les armes que lorsque le drapeau français flottera de nouveau sur la cathédrale de Strasbourg. Pendant les deux années suivantes, marquées par des conditions climatiques extrêmes et des lignes de ravitaillement étirées sur des milliers de kilomètres de sable, Dio traverse le Tibesti, participe à la conquête de tout le territoire du Fezzan, puis rejoint la campagne de Tunisie où il devient l’un des conseillers les plus précieux de Leclerc. Promu colonel en juin 1943, au terme de la campagne de Tunisie qui vient de chasser définitivement les forces de l’axe du continent africain, Dio prend le commandement d’une toute nouvelle unité créée au Maroc par Leclerc lui-même : le régiment de marche du Tchad.

Ce régiment devient l’infanterie mécanisée de la toute nouvelle 2e division blindée, et Dio le prépare avec une exigence redoutable, d’abord au Maroc, puis entre mai et juillet 1944 en Angleterre où la division s’entraîne intensivement en vue du débarquement qui s’annonce. Le 1er août 1944, le régiment de marche du Tchad débarque avec la 2e division blindée à Utah Beach en Normandie. Les combats de Normandie se révèlent d’une violence inouïe dès les premières semaines, le bocage normand offrant à chaque haie, à chaque ferme isolée un poste de résistance idéal pour l’artillerie et les blindés allemands en retraite.

Le soir du 24 août 1944, c’est une compagnie du régiment de Dio, la 9e compagnie du 3e bataillon commandée par le capitaine Raymond Dron, qui atteint la première l’hôtel de ville de Paris, annonçant au monde entier que la capitale française est enfin libre après quatre années d’occupation. Le général Leclerc lui-même, informé de cet exploit alors qu’il se trouve encore hors de la ville avec le gros de la division, presse alors le mouvement pour que l’ensemble de ses troupes puisse entrer dans Paris dès le lendemain matin. Ce sont bien les hommes de Dio qui, les premiers, atteignent Paris ce soir-là.

Pourtant, c’est le nom du capitaine Dron, et bien plus encore celui du général Leclerc, que la mémoire collective retient aujourd’hui, tandis que celui du colonel qui commandait l’ensemble du régiment reste presque totalement absent des livres scolaires.

Les mois suivants confirment, bataille après bataille, le rôle central que joue désormais Dio au sein de la 2e division blindée, devenue entre-temps l’une des unités les plus admirées de toute l’armée française libérée. Après les combats de la poche de Paris, la division reçoit l’ordre de foncer vers l’est en direction de la frontière allemande, à travers une Lorraine encore partiellement occupée et hérissée de points de résistance isolés. Suivent les opérations de Lorraine, puis d’Alsace, où le régiment de marche du Tchad participe activement à la libération de Strasbourg le 23 novembre 1944, accomplissant enfin, trois ans et huit mois après avoir été prononcé dans le désert libyen, le serment de Koufra.

En avril 1945, une partie de la division sous les ordres du général de Larminat participe à la réduction de la poche allemande de Royan sur le front de l’Atlantique, avant de rejoindre en urgence dès la mi-avril la 7e armée américaine qui vient de franchir le Rhin plus au nord et fonce désormais vers la Bavière. C’est dans ce contexte que se produit la scène décrite au tout début de cet article. Le 22 avril 1945, le groupement tactique commandé par Dio franchit à son tour le Rhin à hauteur de Beinheim sur ce même pont de bateau édifié par le génie de la première armée, avant de foncer vers le bastenberg au côté du reste de la division.

Pour beaucoup de ces soldats africains, coloniaux ou volontaires métropolitains, cette traversée du fleuve représente un moment chargé d’une signification particulière. Ils pénètrent enfin dans le pays même qui avait humilié la France cinq ans plus tôt, portant avec eux le drapeau qu’ils avaient juré à Koufra de faire flotter de nouveau sur les terres reconquises. La course finale vers la victoire s’accélère alors à un rythme vertigineux.

Les colonnes de la deuxième division blindée traversent le Rhin à Ludwigshafen, à Karlsruhe, à Kehl, remontent les collines ondulées du Wurtemberg, franchissent le Danube, combattent au cœur même de la Bavière avant de forcer, le 4 mai 1945, l’accès de Berchtesgaden, ce village niché dans les Alpes bavaroises où Hitler avait fait construire sa résidence privée.

Ce jour-là, le drapeau français est hissé sur le Berghof et sur le nid d’aigle qui le surplombe, exactement un an après le départ de la division depuis l’Afrique du Nord. Pour des hommes qui avaient commencé cette guerre dans le dénuement le plus total du désert tchadien, voir flotter enfin les couleurs françaises sur la résidence même de l’homme responsable de tant de souffrances à travers l’Europe entière représente un aboutissement chargé d’une émotion difficile à décrire. Le bilan de cette campagne menée d’août 1944 à mai 1945 s’élève à 1687 tués et 3300 blessés, un prix payé par des hommes que Dio a personnellement conduits, bataille après bataille, depuis les sables du Tchad jusqu’au sommet bavarois.

Le 22 juin 1945, sur l’hippodrome de la Solle près de Fontainebleau, se déroule la cérémonie d’adieux du général de corps d’armée Leclerc à la 2e division blindée. Devant l’ensemble des troupes rassemblées, Leclerc rappelle les batailles illustres de la division, Koufra, Alençon, Paris, Strasbourg, avant de remettre à Dio les insignes de commandeur de la Légion d’honneur et de lui confier en personne le commandement de la division toute entière. Entre les deux hommes, jamais il n’y eut la moindre ombre au cours de ces cinq années de guerre, ni la moindre rivalité, ni le moindre désaccord public sur la conduite des opérations.

En octobre de la même année, à 37 ans, Dio entre au grade de général de brigade de toute l’armée française, une distinction rarissime pour un homme qui, cinq ans plus tôt à peine, n’était encore qu’un simple capitaine perdu dans le désert tchadien.

L’après-guerre conduit Dio vers des responsabilités toujours plus vastes, mais toujours plus discrètes aux yeux du grand public. Après la dissolution de la 2e division blindée, il est nommé commandant civil et militaire du Sud tunisien, poste qu’il occupe de 1946 à 1950. Il part ensuite en Extrême-Orient où il sert à partir de 1951 comme commandant des troupes et haut-commissaire de la République au Cambodge, un royaume alors encore intégré à l’Union française et confronté aux premières tensions de ce qui deviendra bientôt la guerre d’Indochine.

De retour en métropole, il est désigné auditeur à l’Institut des hautes études de la défense nationale entre 1952 et 1953, puis reçoit en 1955 ses étoiles de général de division.

Il prend alors le commandement des forces armées de la zone de défense d’Afrique équatoriale française et du Cameroun, avant d’être nommé en 1961 chef d’état-major des forces terrestres stationnées outre-mer, une organisation temporaire créée pour accompagner la planification militaire nécessaire à l’indépendance des nouveaux États africains. Les principaux chefs d’État de l’Afrique francophone naissante s’appuient alors régulièrement sur les conseils du général Dio pour mettre sur pied leurs propres armées nationales. Entre 1962 et 1969, ses responsabilités militaires s’allègent progressivement, et il accepte, à la demande du général de Gaulle lui-même, d’assumer la présidence de l’Association des Français libres, succédant à ce poste à un autre grand nom de cette épopée, le général Edgar de Larminat.

Louis Dio meurt le 15 juin 1994 à Toulon, à 85 ans, après une existence entièrement vouée au service de la France, depuis le désert du Tibesti jusqu’au sommet bavarois en passant par l’hôtel de ville de Paris et les rives du Rhin. Non, l’histoire n’a jamais vraiment puni cet homme. Il n’a jamais eu à répondre d’aucune faute devant aucun tribunal, et sa carrière se referme en apparence sur un long fleuve tranquille d’honneur mérité, de la croix de commandeur remise par Leclerc lui-même jusqu’au grade de général d’armée.

Mais l’histoire l’a bel et bien puni d’une autre manière, plus insidieuse et plus durable, celle de l’oubli.

Contrairement à Leclerc, dont le nom orne aujourd’hui des centaines de rues, d’écoles et de places publiques à travers tout le pays, contrairement même à certains de ses propres subordonnés comme Dron, dont l’exploit parisien a fini par entrer dans la culture populaire à travers livres et documentaires, Dio n’a jamais eu droit à cette forme de reconnaissance massive et durable. Aujourd’hui, le nom de Louis Dio ne survit pour l’immense majorité des Français que sur la plaque d’un quartier militaire de Meyenheim en Alsace, où le régiment de marche du Tchad tient toujours garnison à quelques kilomètres à peine du fleuve que son fondateur avait franchi un jour d’avril 1945. Chaque nouvelle recrue qui franchit aujourd’hui les grilles de ce quartier apprend d’abord l’histoire de Koufra, de Paris et de Strasbourg avant même de connaître le nom complet de l’homme qui a donné le sien à ses murs.

Une forme de survie discrète, presque anonyme mais continue, qui vaut peut-être en définitive bien davantage que n’importe quelle statue de bronze figée pour toujours dans une posture héroïque.