Naples, le 25 novembre 1943. La pluie battait l’aérodrome quand un avion de transport bringuebalant se posa sur la piste détrempée. La porte s’ouvrit, et un homme trapu, le béret trempé, mit le pied sur le sol italien.
De la main gauche, il serrait son col contre le vent. Son bras droit pendait inerte le long du corps, définitivement meurtri par une balle allemande sur le front de Champagne, 28 ans plus tôt. Une cigarette pendait sous une épaisse moustache.
Rien dans son allure n’évoquait un général d’armée. Tout dans son regard disait pourtant un homme qui savait exactement ce qu’il venait faire.
Il s’appelait Alphonse Juin, né à Bône en Algérie, fils de gendarme, sorti major de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr en 1912, de la même promotion de Fès où un jeune Charles de Gaulle termina 13e. Juin avait passé toute sa carrière à mener des soldats nord-africains à travers les montagnes du Maroc, les tranchées de Verdun et les désastres de 1940. Il commandait désormais le Corps expéditionnaire français : 112 000 soldats, dont 60 % de Marocains, d’Algériens et de Tunisiens, équipés d’un armement américain et porteurs des traditions de combat de l’armée d’Afrique.
Ils étaient venus ouvrir un nouveau chapitre, non pour faire leurs preuves auprès des Alliés, mais pour reconquérir la place dans le combat que le désastre de 1940 leur avait volée.
La route jusqu’à l’Italie avait été longue. Après l’armistice de 1940, l’armée coloniale française avait été humiliée, dépouillée et entravée par les restrictions de Vichy. La libération de l’Afrique du Nord en 1942 changea tout.
Juin avait rebâti ses divisions de fond en comble, mariant l’expérience de la guerre de montagne forgée au fil de décennies de pacification marocaine à l’équipement moderne américain. Il savait de quoi ces hommes étaient capables. Restait à savoir si quelqu’un d’autre s’en doutait.
Les commandants alliés traitèrent les Français avec un scepticisme à peine voilé. Le général Dwight Eisenhower ne voyait en eux, au mieux, que des troupes de garnison. Les Américains, appelés à servir à leur côté, murmuraient le souvenir de la catastrophe de 1940, quand l’armée allemande avait écrasé la France en six semaines.
Cette humiliation pesait sur chaque soldat français comme une condamnation sans fin.
Les Alliés avaient envahi l’Italie en s’attendant à une marche rapide sur Rome. Winston Churchill avait qualifié la péninsule de “ventre mou” de l’Europe. Il se trompait.
Quand Juin arriva, l’avance alliée s’était brisée dans le sang contre un mur de béton, de barbelés et de détermination allemande qu’on appelait la ligne Gustave.
La ligne Gustave s’étirait sur cinquante kilomètres à travers la péninsule italienne, de l’embouchure du Garigliano sur la côte ouest, à travers un cauchemar de montagnes, de gorges et de vallées fluviales, jusqu’à la mer Adriatique sur la rive orientale. Son centre se dressait Monte Cassino, une abbaye bénédictine vieille de 14 siècles, juchée sur un sommet de 500 mètres, dominant la vallée du Liri, seule voie praticable vers Rome.
Le maréchal Albert Kesselring avait transformé les montagnes autour de Cassino en une forteresse. Des vétérans allemands occupaient des casemates de béton renforcé par des traverses de chemin de fer. Des nids de mitrailleuses balayaient toutes les approches.
Des champs de mines tapissaient le fond des vallées. Des observateurs d’artillerie installés sur les sommets dominaient à des kilomètres à la ronde chaque mouvement allié.
Trois assauts alliés distincts s’étaient déjà brisés contre ce mur. Depuis janvier 1944, Américains, Britanniques, Indiens et Néo-Zélandais s’étaient lancés contre la ligne Gustave. Chaque fois, les Allemands tenaient.
Chaque fois, les Alliés abandonnaient davantage de corps dans la boue. La campagne d’Italie devenait un abattoir sans issue. Les comparaisons avec le front de l’Ouest de 1914 n’étaient plus des métaphores.
C’étaient des descriptions fidèles.
C’est dans cette impasse que Juin arriva avec son Corps expéditionnaire. Le commandant de la 5e armée américaine, le général de corps d’armée Mark Clark, voulut d’abord répartir les unités françaises entre ses corps américains. Juin refusa.
La France combattrait sous son propre drapeau. Son corps tiendrait son propre secteur ou ne se battrait pas du tout. Clark céda, mais ses subordonnés restèrent sceptiques.
Le Corps expéditionnaire français ne ressemblait à aucune armée que les Américains aient jamais vue. Les goumiers marocains portaient, sous leur uniforme américain, des djellabas de laine rayée. Ils portaient à la ceinture, à côté de leur fusil, des koumias recourbés.
Beaucoup étaient des montagnards berbères recrutés dans l’Atlas, qui ne savaient ni lire ni écrire mais pouvaient escalader dans l’obscurité une paroi à pic en portant 27 kg de munitions.
Les tirailleurs tunisiens et algériens, soldats coloniaux, étaient des hommes durs, endurcis par la pauvreté et façonnés par une discipline rude. Ils arrivèrent avec 4 000 mulets pour acheminer le ravitaillement à travers des terrains où aucun véhicule ne pouvait passer. Les officiers alliés regardèrent ce cortège et n’y virent qu’un archaïsme.
Ce qu’ils ne virent pas, c’était une arme parfaitement adaptée à la guerre qu’ils étaient en train de perdre.
La première épreuve survint le 15 décembre 1943. La 34e division d’infanterie américaine avait passé des semaines à tenter de s’emparer du Monte Pantano, un sommet fortifié à l’est de Cassino, y perdant 1 500 hommes. Juin envoya dans le secteur la 2e division d’infanterie marocaine du général Dody.
C’était un pari. Ces hommes n’avaient encore jamais affronté les Allemands en Italie. S’ils cédaient, la réputation française serait ruinée avant même de naître.
Ils ne cédèrent pas. Pendant deux jours, Marocains et Allemands se battirent au milieu d’une ligne de blocs de béton juchés sur des arêtes coupantes comme des lames. Les tirailleurs grimpaient en rampant des pentes jonchées de cadavres de morts américains.
Ils nettoyaient les bunkers à la grenade et au pistolet-mitrailleur Thompson. L’artillerie allemande les martelait sans pitié. Ils continuèrent de grimper.
Le 16 décembre, les Marocains étaient maîtres du Monte Pantano. 6 officiers et 47 hommes tués, 248 blessés. Le prix à payer fut réel, mais la démonstration fut décisive.
Les Américains n’avaient pas avancé depuis des semaines. Juin et Dody avaient compris ce qui échappait aux assauts frontaux : c’était le mouvement tournant à travers des terrains en apparence infranchissables, l’encerclement des positions fixes qui brisait les défenseurs.
C’était la doctrine de la guerre de montagne coloniale que l’armée d’Afrique avait affinée au fil de décennies de campagnes marocaines, désormais appliquée contre un ennemi bien plus redoutable. Le 21 décembre, la 3e division d’infanterie algérienne, à son tout premier combat, enleva les hauteurs fortifiées de la Mainarde face à des vétérans aguerris de la Wehrmacht. Un autre exploit remarquable.
Les hommes de Juin apprenaient l’art brutal de la guerre de montagne plus vite que quiconque ne l’aurait cru. Ils apprirent à dépouiller les cadavres allemands de leurs bottes et de leurs vestes plus chaudes, au point que de loin on ne distinguait plus les deux armées. Ils apprirent à attaquer dans le brouillard et les tempêtes de neige, à frapper les bunkers par l’arrière, là où les Allemands les attendaient le moins.
Ils apprirent que la mule, et non la Jeep, était reine dans ces montagnes. Et ils découvrirent autre chose, quelque chose qui allait changer toute la campagne d’Italie. Les montagnes qui faisaient peur aux Alliés étaient le terrain d’entraînement de l’armée d’Afrique depuis des décennies.
Le 25 janvier 1944, les pentes sous le col Belvédère, en Italie. Les hommes du 4e régiment de tirailleurs tunisiens n’avaient pas dormi. Ils avaient marché à travers des montagnes gelées dans l’obscurité totale, chacun suivant un morceau d’étoffe blanche accroché au sac du soldat qui le précédait.
Ils n’emportaient pas de sac de couchage, pas de vivres en plus, rien qu’une couverture, une pelle, une boîte de ration et toutes les cartouches qu’ils pouvaient bourrer dans leurs poches.
Leur chef de corps, le colonel Jacques Roux, leur avait ordonné de se mettre au poids de combat. Au-dessus d’eux, les attendaient un chapelet de sommets au nord-est de Cassino que les Allemands tenaient pour intouchables. Falaises, gorges profondes de plusieurs centaines de mètres, lignes de crêtes battues par l’artillerie et les mitrailleuses sous tous les angles.
Le général Mark Clark avait ordonné aux Français d’attaquer ici pour faire diversion, tandis que les Américains lançaient une énième poussée frontale sur Cassino même. Cela devait être une opération annexe. Ce fut l’une des batailles les plus sauvages de toute la campagne d’Italie.
Le 3e bataillon, aux ordres du commandant Gandouet, se jeta dans une gorge si raide que les hommes grimpaient à quatre membres. Des mitrailleuses allemandes ouvrirent le feu depuis les hauteurs. Les Tunisiens les firent taire à coups de grenades lancées vers le haut.
Des obus commencèrent à s’abattre dans les étroites ravines. Des hommes furent soufflés de la paroi rocheuse. D’autres continuèrent de grimper.
Les survivants atteignirent le sommet de la cote 671, au-dessus du col Belvédère. Les Allemands n’avaient pas cru que quiconque puisse remonter la gorge. Les défenses au sommet étaient légères.
Les Tunisiens les emportèrent en quelques minutes.
La contre-attaque allemande survint le lendemain matin. Trois Allemands pour un Français. Le 2e bataillon, sur le sommet voisin du col Abate, fut encerclé et taillé en pièces.
Le capitaine Léon, qui avait pris le commandement après que son prédécesseur eut été rendu inconscient par des éclats d’obus, rallia la centaine d’hommes qui lui restaient.
“Maintenant, c’est pour notre honneur que nous nous battons”, cria-t-il avant qu’une balle ne lui fracasse la mâchoire. Il ne pouvait plus parler. Il continua à commander par gestes jusqu’à ce qu’il ne reste presque plus personne à commander.
Le 2e bataillon fut pratiquement anéanti.
Sur la cote 862, le lieutenant Jordi et ses hommes n’avaient ni mangé, ni bu, ni dormi depuis trois jours. Ils étaient presque à court de munitions. Les Allemands attaquèrent la cote à 12 reprises.
À 12 reprises, les Tunisiens les repoussèrent. Des 20 mulets envoyés ravitailler les Français sur les sommets, seuls deux atteignirent le sommet. Les autres furent tués sur les sentiers.
Le colonel Roux fut tué le 27 janvier, atteint alors qu’il tentait de se dégager après avoir été pris en embuscade et fait prisonnier. Les trois quarts des officiers du régiment étaient morts ou blessés. 207 tués, 75 disparus, plus d’un millier de blessés.
La moitié des effectifs du régiment hors de combat. Les trois quarts des officiers morts ou blessés.
Le 4e régiment de tirailleurs tunisiens avait été, de l’aveu même du régiment, plus que décimé. Charles de Gaulle écrirait plus tard dans ses Mémoires que le 4e régiment de tirailleurs tunisiens avait accompli “l’un des faits d’armes les plus brillants de la guerre au prix de pertes énormes”.
Clark avait été visiblement surpris par la brèche que les Français avaient ouverte dans la ligne Gustave. Il promit d’envoyer le 135e régiment d’infanterie américain pour les renforcer. Ces troupes mirent trois jours à arriver.
Entre-temps, l’occasion était passée. Les Allemands avaient colmaté la brèche. On ne pouvait plus l’exploiter.
Une victoire payée au prix du sang fut gâchée parce que le renfort était arrivé trop tard.
Juin était furieux. Pas seulement du gâchis de son meilleur régiment, mais de toute la manière dont les Alliés menaient la campagne d’Italie. Depuis des mois, il voyait les Britanniques et les Américains jeter des hommes contre la ligne Gustave dans des attaques frontales qui n’aboutissaient à rien, sinon à allonger les listes de pertes.
Le bombardement de l’abbaye du Mont-Cassin, le 15 février, n’avait rien accompli. Des parachutistes allemands s’installèrent dans les décombres et en firent une forteresse plus solide encore. Chaque attaque suivait le même schéma : masser les troupes, matraquer les défenses à l’artillerie, lancer l’infanterie sur le point le plus fort de la ligne.
Juin voyait une autre voie. Il avait passé des décennies à apprendre à se battre dans les montagnes du Maroc. Il savait que les montagnes n’étaient pas des murs qu’on enfonce, mais des labyrinthes où il fallait se frayer un passage.
Les Allemands ne pouvaient pas être forts partout. Leurs lignes s’étiraient sur des centaines de sommets et de crêtes. En les frappant là où ils étaient les plus faibles, plutôt que là où ils étaient les plus forts, tout le dispositif se désagrégerait.
Le principe était vieux comme la guerre, mais l’appliquer exigeait une armée capable de se déplacer en montagne comme les goumiers dans l’Atlas. Juin avait cette armée.
Le 22 mars, Juin soumit son plan à Clark. Oubliez Cassino. Oubliez l’assaut frontal.
Faites passer les Français par les monts Aurunci, au sud du monastère. Pour les Allemands, ces hauteurs étaient infranchissables. Sommets déchiquetés, sentiers de chèvres, aucune route carrossable.
Mais l’armée de Juin n’avait rien de conventionnel. Ses goumiers étaient nés dans des montagnes comme celles-là. Ses tirailleurs venaient de prouver qu’ils pouvaient se battre sur du terrain à pic.
Ces 4 000 mulets pouvaient porter le ravitaillement là où les camions ne passaient pas.
Juin proposa de lancer deux divisions au complet à travers la montagne, au plus profond de l’arrière allemand. L’état-major opérationnel de Clark rejeta d’abord l’idée et prépara un nouvel assaut frontal sur Cassino. Juin plaida sa cause directement auprès de Clark, prit l’avion pour rencontrer le général Harold Alexander, commandant en chef des forces alliées, et obtint l’appui du général de Gaulle ainsi que du commandant de la 34e division américaine, le général Fred Walker, qui avait vu ses propres hommes se faire massacrer lors des assauts frontaux précédents.
Ensemble, ils convainquirent Clark de tenter autre chose. La date fut fixée au 11 mai 1944. Opération Diadem.
Tout dépendait de la capacité d’un général d’armée né en Algérie, manchot, et de son armée de montagnards nord-africains à accomplir ce que toutes les autres forces alliées avaient échoué à faire : briser la ligne Gustave.
Le soir du 11 mai, la vallée du Garigliano trembla. 2 000 canons alliés ouvrirent le feu simultanément sur un front de 32 kilomètres. L’opération Diadem avait commencé.
20 divisions alliées attaquaient la ligne Gustave d’un seul coup. La 8e armée britannique poussait vers la vallée du Liri. Le 2e corps polonais se jeta sur Cassino.
Le 2e corps américain progressait le long de la côte. Et sur le flanc gauche, dans les montagnes que tous disaient infranchissables, les Français de Juin franchirent le Garigliano et s’enfoncèrent dans les Aurunci.
L’attaque faillit tourner court dès les premières heures. Les trois divisions françaises en tête de l’assaut tombèrent sur des champs de mines et un feu meurtrier. Les radios grésillaient d’appels désespérés pour des ambulances.
Hommes et mulets étaient déchiquetés sur les berges. La 2e division d’infanterie marocaine, fer de lance de l’attaque, fut refoulée jusqu’à sa ligne de départ.
À l’aube du 12 mai, la situation paraissait catastrophique. Sur l’ensemble du front allié, les progrès étaient minimes. Les Britanniques s’enlisaient.
Les Polonais étaient massacrés sur les pentes de Cassino. Les Américains avaient à peine avancé.
Alors Juin fit quelque chose qui le distinguait de tous les autres commandants alliés en Italie. Il conduisit sa Jeep à travers le Garigliano, droit au cœur du carnage. Il se fraya un passage parmi les mulets morts et les hommes déchiquetés pour juger du terrain par lui-même.
Ce qu’il vit lui apprit ce que les rapports de l’état-major étaient incapables de lui dire : les défenses allemandes étaient à bout, prêtes à craquer. Un effort de plus, et elles céderaient.
Il ne restait à Juin qu’une division de réserve, la division marocaine de montagne. L’engager, c’était jouer le tout pour le tout sur un seul coup. Juin l’engagea sans hésiter.
Le 13 mai, la division marocaine de montagne s’élança au côté de la 2e division marocaine, meurtrie debout. Cette fois, les Allemands commencèrent à se rendre en masse. Dans l’après-midi, le Monte Maio, haut d’environ 600 mètres, était tombé aux mains des Français.
La ligne Gustave était brisée. Pas infléchie, pas ébréchée. Brisée.
Et ceux qui l’avaient brisée, c’étaient ces mêmes soldats coloniaux que les Alliés avaient relégués, cinq mois plus tôt, au rang de troupes de garnison de seconde zone.
C’était maintenant le moment qui transformerait une percée en déroute. Juin savait que briser une ligne défensive ne signifiait rien si l’on laissait à l’ennemi le temps d’en ériger une autre derrière. Kesselring disposait, à une quinzaine de kilomètres en arrière, d’une position de repli appelée la ligne Hitler.
La réponse de Juin était simple : ne leur laisser aucun répit.
Il poussa ses troupes exténuées en avant sans la moindre pause. Les goumiers prirent la tête. Ces montagnards berbères se déversèrent dans les monts comme l’eau par les fissures d’un barrage.
Ils progressaient de nuit sur des terrains que les Allemands avaient notés comme infranchissables sur leurs cartes. Ils voyageaient légers : un fusil, des munitions, un couteau et quelques vivres, autant qu’ils pouvaient en emporter.
Ils s’infiltraient par petits groupes dans les positions allemandes, attaquant les sentinelles, détruisant les bunkers, sectionnant les lignes de communication. À l’arrière, des soldats allemands se retrouvèrent pris d’assaut par des ennemis surgis de nulle part dans l’obscurité. Des lignes de ravitaillement entières furent coupées.
Des postes de commandement submergés. Le dispositif défensif allemand, conçu sur l’hypothèse que les monts Aurunci étaient infranchissables, commença à se désagréger de l’intérieur.
Kesselring nota ce que lui rapportaient ses officiers : “Les Français, et surtout les Marocains, combattaient avec férocité et exploitaient chaque succès en concentrant toutes les forces disponibles sur les points les plus vulnérables. Ils franchissaient des terrains réputés impraticables, utilisant des bêtes de bât pour transporter les armes lourdes et débordaient les positions allemandes par de larges mouvements d’encerclement.”
Les rapports de l’armée américaine du 12 mai indiquaient que les Français avaient réalisé l’avance majeure de la journée. Même constat le 13, le 14, le 15. Tandis que Britanniques, Américains et Polonais comptaient leurs gains en mètres, les Français gagnaient des kilomètres.
Au 16 mai, les Français avaient pénétré à une quinzaine de kilomètres dans l’arrière allemand. Le flanc droit des forces allemandes défendant la vallée du Liri se trouvait désormais complètement à découvert. Kesselring se trouvait face à un choix impossible : renforcer contre les Français et perdre la vallée du Liri au profit des Britanniques, ou tenir la vallée et laisser les Français prendre sa ligne à revers.
Il choisit de se replier.
Le 17 mai, les Allemands abandonnèrent leur position à Cassino. Le lendemain, des soldats du 2e corps polonais hissèrent leur drapeau sur l’abbaye en ruine. Les Polonais avaient mérité cet honneur par un courage extraordinaire.
Mais c’est la percée française dans les Aurunci qui avait contraint les Allemands à abandonner la position que les Polonais tentaient de prendre au prix de leur vie.
Au 18 mai, les hommes de Juin avaient semé leurs propres mulets. Des bombardiers alliés larguaient de l’eau, de la nourriture et des munitions aux unités de tête. Le même jour, les Français balayèrent la 9e division allemande de grenadiers blindés, aguerrie, et capturèrent 40 pièces d’artillerie.
Au 22 mai, les Français et le 2e corps américain avaient percé la ligne Hitler et se refermaient sur la vallée du Liri par le sud. Tout le dispositif défensif de Kesselring dans le sud de l’Italie s’était effondré.
Clark écrivit plus tard le jugement que l’histoire retiendrait : “La force tout entière du général Juin fit preuve, heure après heure, d’une agressivité à laquelle les Allemands ne purent résister. Ce fut l’une des avancées les plus brillantes et les plus audacieuses de la guerre en Italie, et la clé de la réussite de toute l’offensive sur Rome. Pour cette performance, ajoutait-il, je resterai toujours un admirateur reconnaissant du général Juin et de son magnifique Corps expéditionnaire français.”
Le 4 juin 1944, Rome. Les troupes alliées firent leur entrée dans la ville éternelle. Mark Clark veilla à être photographié entrant dans la capitale.
Deux jours plus tard, le débarquement de Normandie effaça Rome de toutes les unes de la planète. Et les hommes qui avaient rendu la percée possible retombèrent dans l’ombre.
Le Corps expéditionnaire français fut dirigé à l’est de Rome, poursuivant les forces en retraite de Kesselring vers le nord, en direction de Sienne, tandis que le monde avait les yeux fixés sur les plages de France. Le soir de son départ d’Italie, en août, Juin réunit une dernière fois ses officiers. “Garigliano est une grande victoire, leur dit-il.
La France le saura un jour.”
Les chiffres imposent qu’on les écoute. En neuf mois de combat, le Corps expéditionnaire français perdit environ 6 500 hommes tués au combat, 2 000 disparus et 23 000 blessés. Plus de 30 000 pertes sur une force de 112 000 hommes.
Près d’un sur trois. Ils avaient brisé la ligne Gustave là où trois assauts alliés précédents avaient échoué. Ils avaient enfoncé la ligne Hitler avant que les Allemands aient pu l’occuper.
Ils avaient avancé plus vite et plus loin que toute autre formation alliée en Italie.
Et ils l’avaient fait avec une armée issue des traditions coloniales de l’armée d’Afrique, en employant des tactiques nées dans l’Atlas, à travers des terrains que les Alliés considéraient comme impraticables.
Le général Harold Alexander reconnut officiellement la contribution française comme décisive. Les historiens britanniques Shelford Bidwell et Dominick Graham écrivirent que l’offensive de Juin fut “l’un des exploits les plus remarquables d’une guerre plus marquée par l’usure sanglante que par la manœuvre”.
Ce qui rendait l’exploit français extraordinaire, c’était l’esprit qui avait conçu la campagne. Le 15 avril, Juin avait rédigé une note exposant une théorie complète de la guerre en montagne. “Le succès commence par la conquête des sommets.
De petits groupes opérant contre des îlots défensifs peuvent produire des effets décisifs. L’infanterie doit progresser par vagues successives pour que des éléments frais entretiennent l’élan. Pas de mules, pas de manœuvre.”
Chaque principe fut vérifié dans les monts Aurunci.
Jusque-là, les Alliés combattaient les montagnes italiennes avec des tactiques de plaine. Juin avait compris que ces sommets exigeaient une autre armée et une autre façon de penser. Ces Nord-Africains étaient cette armée.
Son plan en était la traduction. C’était l’aboutissement de tout ce que l’armée d’Afrique avait appris en un demi-siècle de campagnes coloniales en montagne, concentré en dix jours qui brisèrent la position défensive la plus solide d’Europe occidentale.
Le Corps expéditionnaire français fut retiré d’Italie en août 1944. Ses divisions furent intégrées à la 1re armée française pour l’opération Dragoon, le débarquement en Provence le 15 août. Ils se battirent de la vallée du Rhône à travers Toulon, Marseille, les Vosges, l’Alsace, jusqu’en Allemagne même.
Les hommes de l’armée d’Afrique qui avaient commencé leur guerre dans les montagnes d’Italie la termineraient au cœur du Reich.
L’adjudant-chef Ahmed Allabèche, Tunisien du 4e régiment de tirailleurs tunisiens, ce même régiment saigné à blanc à Belvédère, devint en 1945 le premier soldat de l’armée française à poser le pied sur le sol allemand. Le 19 mars, avec une poignée d’hommes, il franchit les eaux gelées de la Lauter et s’empara de Scheibenhardt. Un tirailleur tunisien ouvrant la marche du retour français en territoire allemand.
Et pourtant, l’histoire du Corps expéditionnaire s’estompa presque aussitôt qu’elle fut écrite. Le débarquement de Normandie, deux jours après la chute de Rome, scella le destin de la campagne d’Italie. Elle serait à jamais le théâtre oublié.
Au sein de ce théâtre oublié, la contribution française le fut doublement.
Les appréciations militaires furent unanimes. Alexander jugea l’apport français décisif. Kesselring loua l’excellence des troupes du Corps expéditionnaire.
Des officiers allemands capturés déclarèrent à leurs interrogateurs que les troupes coloniales françaises étaient les meilleurs combattants de montagne qu’ils aient affrontés. Mais rien de tout cela ne pesait face au flot de l’histoire, désormais tourné vers les plages du nord de la France.
Les Marocains, Algériens et Tunisiens qui avaient gravi ces montagnes et brisé la plus redoutable ligne défensive d’Europe rentrèrent dans des colonies qui bientôt combattraient pour leur propre indépendance, contre cette même France qu’ils avaient libérée au prix de leur sang. Leur victoire fut éclipsée par le débarquement de Normandie, compliquée par les crimes que certains commirent contre des civils italiens lors des “marocchinate”, et ensevelie sous la politique de la décolonisation.
Juin fut fait maréchal de France le 14 juillet 1952, la plus haute distinction militaire que la nation pût décerner. Il passa ses dernières années à combattre avec amertume l’indépendance de l’Algérie, incapable d’accepter la perte du pays où il était né. Son opposition à la politique algérienne du général de Gaulle entraîna sa mise à l’écart de la vie publique en 1962.
En décembre 1966, gravement malade à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce, délirant, il laissa échapper des mots qui disaient où était son cœur depuis toujours : “Constantine, Algérie, mon pays.” De Gaulle, son ancien camarade de la promotion de Fès, vint lui rendre visite. Il le reconnut et répondit : “Oui, je sais, ton pays est là-bas.”
Juin survécut à cette crise, mais sa santé ne s’en remit jamais. Il fit un infarctus en novembre 1966 et mourut à Paris le 22 janvier 1967, dernier maréchal de France encore en vie. Des obsèques furent célébrées à Notre-Dame de Paris, en présence de vieux compagnons d’armes, dont Alexander et de Gaulle, avant que Juin ne soit inhumé aux Invalides avec tous les honneurs militaires.
L’homme qui avait rendu à la France sa crédibilité militaire dans les montagnes d’Italie mourut en rêvant aux montagnes d’Afrique du Nord.
Les soldats que Juin avait commandés ne reçurent jamais la reconnaissance qu’ils méritaient. Les soldats du Corps expéditionnaire combattirent en Italie. La plupart portaient des noms nord-africains.
La plupart de ces noms n’ont jamais été prononcés à la télévision ni consignés dans les livres d’histoire les plus vendus. Les Marocains, Algériens et Tunisiens qui gravirent ces montagnes reposent dans les cimetières militaires français de Monte Mario, à Rome, et de Venafro.
Mais les montagnes, elles, se souviennent. Les sommets des Aurunci se dressent toujours là où les goumiers grimpèrent dans l’obscurité et brisèrent la ligne qui tenait depuis cinq mois. Les tombes de Venafro abritent toujours les hommes qui ont prouvé ce que l’armée d’Afrique pouvait accomplir.
Et les paroles de tous les commandants alliés, témoins de ce qui se passa en mai 1944, conservent la même force : les Français firent ce que personne ne croyait possible. Ils prirent l’initiative. Et ils changèrent le cours de la guerre.


