15h40, 19 mai. Le ciel au-dessus de Kolwezi est d’un bleu presque insultant pour une ville qui agonise depuis six jours. En bas, cent mille habitants retiennent leur souffle. Dans les maisons murées, des familles entières n’ont rien mangé depuis des heures et sursautent au moindre bruit de moteur.

Et justement, un bruit de moteur approche. Ce ne sont pas des secours ordinaires. Ce sont cinq avions militaires chargés à craquer d’hommes qui n’ont jamais posé un pied au Zaïre, qui découvrent la carte de la ville qu’ils s’apprêtent à envahir en plein vol, et qui vont sauter dans le vide avec des parachutes américains qu’on vient tout juste de leur montrer comment plier. Des décennies plus tard, un officier du régiment para-commando belge résumera la scène en une phrase sans détour : ils avaient déjà sauté quand nous débattions encore de la nécessité de le faire.
Ce n’est pas de la vantardise. C’est un chronomètre qui tourne. Pendant que Bruxelles hésite, que Washington observe sans s’engager, que les états-majors examinent des cartes en réunion, un régiment français de moins de sept cents hommes est déjà en l’air au-dessus d’une ville tenue par plusieurs milliers de rebelles, où plus de deux mille otages occidentaux attendent, terrés, une libération qui pourrait ne jamais venir. Comment un régiment aussi réduit a-t-il accepté cette mission ?
Avec un renseignement qualifié plus tard de rare et imprécis. Sans appui au sol. Sans certitude de renfort. Et avec l’essentiel de ses hommes dispersés aux quatre coins de la France quelques heures à peine avant l’ordre de décoller.
Pour comprendre cette histoire, il faut remonter une semaine en arrière, dans une ville minière que l’Occident avait presque entièrement oubliée. Kolwezi n’est pas une ville comme les autres. Nichée dans la province du Shaba, l’ancien Katanga, elle repose sur l’un des sous-sols les plus riches de la planète : du cuivre, et surtout ce cobalt précis dont l’industrie occidentale de l’armement et de l’aéronautique ne peut se passer. Depuis des mois, l’Union soviétique achète sur le marché libre tout le cobalt qu’elle trouve.
Un signal que les services de renseignement occidentaux ne sauront pas lire à temps. Dans cette région, une plaie ne s’est jamais refermée depuis l’indépendance du Congo belge en 1960. D’anciens gendarmes katangais, exilés en Angola après l’échec de leur sécession et l’assassinat de leur ancien chef Moïse Tshombe, se sont regroupés sous la bannière du Front de libération nationale du Congo et se sont donné un surnom qui claque : les Tigres. Leur chef, un homme du nom de Nathaniel Mbumba, a déjà tenté un premier assaut sur le Shaba un an plus tôt.
Cette fois, l’opération est mieux préparée. Ces Tigres sont encadrés par des officiers cubains et est-allemands, transportés à travers l’Angola par des véhicules militaires cubains, puis infiltrés en silence à travers la Zambie, un pays neutre qui ferme les yeux. Le 11 mai 1978, entre trois mille et quatre mille combattants pénètrent au Zaïre en pleine nuit, certains déguisés en marchands, leurs armes dissimulées dans des sacs de commerce. Le lendemain, ils s’emparent de Kolwezi.
Pillage, exécutions sommaires. La garnison zaïroise s’effondre en quelques heures. Fait troublant que peu de récits occidentaux racontent : les conseillers cubains et est-allemands qui ont planifié l’opération quittent la ville dès le 18 mai, avant même que la contre-offensive occidentale ne soit lancée. Ils laissent derrière eux une soldatesque sans discipline, livrée à elle-même, avec plusieurs milliers d’otages sur les bras et aucun plan de sortie.
Un rapport de renseignement transmis à Washington, retrouvé plus tard par des historiens, résume l’urgence perçue à l’époque en une phrase glaçante, presque administrative : Kolwezi tombera avant que quiconque en Occident n’ait le temps de réagir. Ce n’est pas une bataille entre deux armées. C’est une ville minière transformée en otage géopolitique entre un bloc de l’Est qui veut le cobalt et un Occident qui découvre avec six jours de retard qu’il est en train de perdre une guerre par procuration sans même l’avoir vu commencer. À des milliers de kilomètres de là, sur la base aérienne de Solenzara en Corse, le colonel Philippe Erulin commande le 2e régiment étranger de parachutistes.
Cet officier a fait l’Algérie. Il porte sur lui la dureté d’un homme qui a déjà vu ce que la guerre fait au corps et aux âmes. Quand l’alerte tombe, dans la nuit du 16 mai, elle tombe sur un régiment qui n’existe sur le papier presque nulle part. Des compagnies entières sont en manœuvre ailleurs.
Des sous-officiers en stage à des centaines de kilomètres. Des légionnaires en permission éparpillés sur le continent. Le système d’alerte porte un nom d’animal, comme souvent dans l’armée française : Guépard. Et il exige que le régiment soit prêt à embarquer en six heures.
Six heures pour rapatrier près de six cents hommes dispersés, réunir les armes, vérifier les munitions, et faire monter dans des camions des soldats qui la veille encore pensaient à tout autre chose qu’à sauter sur une ville qu’aucun d’eux ne connaît. Erulin n’a pas besoin de consulter le tableau des effectifs. Il le connaît par cœur, et il sait que ce tableau est un mensonge, parce que dans six heures, son régiment sera là où on le lui demande, quel que soit l’état réel des choses. Pendant ce temps, à Kolwezi, six militaires français appartenant à la mission d’assistance technique auprès de l’armée zaïroise se trouvent au cœur de la tourmente.
Parmi eux, l’adjudant Jacques Gomila, mécanicien détaché depuis deux ans ; le lieutenant Jacques Lesec, spécialiste en armement antichar ; et l’adjudant Bernard Laurent. Les trois hommes sont vus pour la dernière fois à l’hôtel Impala. Le jour où les rebelles entrent dans la ville, ils ne réapparaîtront jamais. Ce ne sont pas des figures anonymes d’un rapport militaire.
Ce sont des hommes qui, quelques jours plus tôt, écrivaient sans doute encore à leur famille en France, et dont les proches ne sauront jamais avec certitude ce qui leur est arrivé dans les caves de cet hôtel. Ailleurs dans la ville, des dizaines de familles européennes vivent une autre version du même cauchemar. Murées dans leur propre maison, rideaux tirés, enfants couchés à même le sol loin des fenêtres pour éviter les balles perdues. Certaines familles se relaient la nuit pour surveiller la rue par une fente du volet, incapables de savoir si le bruit de moteur qu’elles entendent au loin annonce une libération ou une nouvelle vague de pillage.
Elles ne savent rien du régiment mobilisé à Solenzara. Elles ne savent rien du colonel Erulin. Elles savent seulement compter les heures et prier pour que le silence dure encore un peu. Le 19 mai à l’aube, après une nuit de préparatifs sur l’aéroport de Kinshasa, un premier ordre est donné, puis annulé, puis rétabli, provoquant chez les légionnaires une tension presque insupportable.
On leur enseigne en quelques minutes le maniement de parachutes américains qu’ils n’ont jamais utilisés, empruntés à l’armée zaïroise faute de matériel français disponible sur place. Un officier de liaison de l’armée de l’air zaïroise, chargé de coordonner les rotations d’appareils cette nuit-là, confiera des années plus tard qu’aucune opération aéroportée de cette ampleur n’avait jamais été montée dans la région avec un préavis aussi court. Trois cent quatre-vingt-un hommes prennent place à bord de cinq appareils : un avion de transport français et quatre appareils zaïrois. Le vol dure près de cinq heures dans une chaleur écrasante, sans savoir précisément ce qui les attend au sol.
Certains ferment les yeux et répètent les gestes du saut dans leur tête pour la dixième fois, moins par discipline que pour ne pas penser à autre chose. À la largueur du premier appareil, l’ordre est donné. Un homme s’élance dans le vide. La sangle du harnais mord dans les épaules au moment de l’ouverture.
Le souffle se coupe une fraction de seconde. Puis le silence retombe. Un silence étrange, presque paisible, entre le vacarme des moteurs qui s’éloignent et celui des combats qui, en bas, n’ont pas encore commencé pour eux. Puis un autre homme s’élance.
Puis trois de plus. Des corolles blanches s’ouvrent dans le ciel de Kolwezi, visibles depuis toute la ville, visibles depuis les positions rebelles, visibles depuis les maisons où des otages retiennent leur souffle en priant pour que ces silhouettes suspendues dans le vide ne soient pas une hallucination. Le colonel Erulin touche terre près du cercle hippique de la ville et installe aussitôt son poste de commandement. Il n’a pas le temps de savourer l’atterrissage.
Les trois compagnies de combat qui ont sauté avec lui se rassemblent en quelques minutes et foncent déjà vers leurs objectifs avant même que les rebelles n’aient eu le temps d’organiser une riposte cohérente. La 3e compagnie, sous les ordres du capitaine Gosse, se dirige droit vers l’hôtel Impala, quartier général présumé des rebelles. Autour d’eux, la ville sent la poussière rouge et la poudre. Un mélange âcre qui prend à la gorge.
Le crépitement des armes automatiques rebondit entre les bâtiments bas, difficile à localiser. Une cacophonie qui rend chaque coin de rue potentiellement mortel. À 18h45, alors que la nuit tombe d’un coup, comme elle tombe toujours sous cette latitude, sans crépuscule pour prévenir, la deuxième vague de deux cent trente-trois légionnaires saute à son tour dans l’obscurité sur une ville déjà en flammes par endroits. Le premier bilan de la soirée tombe sec, presque incroyable : sept rebelles tués, quatre véhicules blindés légers détruits, et aucune perte du côté français.
Pas une. Le chiffre semble presque irréel pour une intervention lancée avec si peu de préparation. Mais la nuit n’est pas terminée. Et la ville garde encore ses secrets les plus sombres.
Le lendemain matin, 20 mai, les légionnaires progressent enfin jusqu’au cœur de l’hôtel Impala. Ce qu’ils y trouvent va changer la nature de cette mission. Les caves de l’établissement, censées servir d’abri, sont remplies de corps entassés les uns sur les autres. Des hommes, des femmes, exécutés sommairement dans l’obscurité.
Un légionnaire de la 4e compagnie, progressant vers un autre quartier de la vieille ville, découvre trente-neuf cadavres de civils : des hommes, des femmes, et un nourrisson. Il n’existe pas de mots militaires pour ce genre de découverte. Un officier zaïrois présent lors de l’inspection des lieux apportera des années plus tard une formule qu’aucun manuel tactique n’enseigne : ces hommes ont vu des choses qu’aucun entraînement ne prépare à voir. Au total, les rues de Kolwezi comptent près de neuf cents corps.
Un chiffre qui inclut civils zaïrois, militaires et ressortissants européens exécutés avant même l’arrivée des secours. Les bilans varient légèrement selon les sources consultées, mais l’ordre de grandeur, lui, ne varie pas. C’est dans ce décor que les légionnaires apprennent le sort probable de leurs propres camarades. L’adjudant Gomila, le lieutenant Lesec, l’adjudant Laurent et trois autres membres de la mission française ne seront jamais retrouvés.
Portés disparus après l’entrée des rebelles dans la ville, ils sont présumés exécutés dans les jours suivants leur capture. Le caporal Jean Herbet, lui, du régiment de parachutistes, tombe au combat en tentant justement de délivrer les otages que la mission entière avait pour but de sauver. Il ne verra jamais le résultat de sa propre mission. Ce paradoxe traverse toute l’opération de Kolwezi.
Des hommes meurent en sauvant des inconnus pendant que d’autres, tout aussi inconnus d’eux, meurent avant même que les secours n’arrivent. Personne dans cette histoire n’a le luxe du temps. Un prisonnier katangais, interrogé après sa capture, décrira plus tard l’arrivée des parachutistes en des termes que peu de rapports militaires osent retranscrire tels quels : ils sont tombés du ciel avant même que nos officiers aient fini de donner leurs ordres. Personne chez nous ne savait combien ils étaient vraiment.
Pour comprendre pourquoi cette intervention a fonctionné là où tant d’autres dans l’histoire de la décolonisation africaine ont échoué, il faut regarder ce que faisaient au même moment les alliés occidentaux de la France. Les États-Unis, sollicités dès le lendemain de la chute de Kolwezi, refusent de s’engager militairement, se contentant d’assurer une partie du pont aérien et de surveiller depuis Washington les négociations diplomatiques entre l’Angola et le Zaïre. La Belgique, elle, hésite. Une réunion entre autorités militaires belges et françaises échoue à établir un plan commun.
Bruxelles choisit finalement d’organiser sa propre opération, strictement humanitaire selon ses termes, mais retardée par des semaines de tergiversation politique et par des fuites dans la presse qui menacent l’effet de surprise sur lequel repose toute la mission. La radio-télévision belge elle-même reconnaîtra dans un bulletin consacré plus tard à l’opération que ses propres parachutistes n’étaient parvenus sur zone qu’après que la ville eût déjà changé de main. La France, de son côté, refuse aux avions belges le survol de son territoire, les contraignant à contourner l’Afrique par l’ouest, un choix qui ajoute encore des heures à leur délai d’intervention. Quand les parachutistes belges atterrissent enfin, au matin du 20 mai, ils trouvent une barricade tenue par la Légion et doivent littéralement forcer le passage pour entrer dans une ville déjà largement sécurisée par les légionnaires français.
C’est en poussant au-delà de ce barrage qu’ils découvrent à leur tour l’ampleur des massacres du quartier voisin. Cette scène rarement racontée résume à elle seule tout l’écart doctrinal entre les deux approches. La Belgique planifie une évacuation méthodique et prudente de ses ressortissants une fois la sécurité rétablie par d’autres. La France, elle, saute en confiance minimale, avec un renseignement qualifié plus tard de rare et imprécis, sans appui au sol garanti et sans certitude de pouvoir être renforcée en cas d’échec.
Ce n’est pas de la témérité gratuite. C’est une doctrine entière, celle de l’intervention rapide par voie aérienne, testée en condition réelle pour la première fois à cette échelle, et validée ce jour-là par le simple fait qu’elle a fonctionné quand l’attentisme des autres n’aurait sauvé personne à temps. Le 20 mai au soir, Kolwezi est officiellement sécurisée. Mais la mission des Erulin est loin d’être terminée.
Le lendemain, les légionnaires apprennent que des groupes de Tigres tentent de se regrouper à Metalkaba, une agglomération industrielle en périphérie de la ville. Le colonel lance immédiatement une opération pour les déloger avant qu’ils ne puissent se réorganiser et lancer une contre-attaque. Les combats sont brefs mais violents, menés dans un paysage de hangars industriels et de terrils miniers où chaque structure métallique peut cacher un tireur isolé. La zone est nettoyée en quelques heures.
Le jour suivant, le 21 mai, le président Mobutu se rend lui-même sur place, accompagné de l’ambassadeur de France, pour constater ce qui reste de sa ville minière la plus stratégique. La scène est presque irréelle : un chef d’État africain visitant, sous escorte de légionnaires étrangers, les décombres d’une ville que ses propres troupes n’avaient pas su défendre. Le 22 mai, dans un dernier effort, les parachutistes réquisitionnent des camions civils abandonnés et lancent une brève opération sur Kapata, une localité à une dizaine de kilomètres de Kolwezi où se sont repliés les derniers noyaux de résistance rebelle. L’opération est rapide.
Les rebelles, désorganisés, sans commandement clair depuis le départ de leurs conseillers étrangers, repassent la frontière angolaise sans opposer de résistance sérieuse. Le bilan final de cette poursuite est éloquent : environ deux cent cinquante combattants katangais tués, plus de cent quarante faits prisonniers, et près de mille armes récupérées, dont plusieurs canons sans recul et une quinzaine de mortiers. Un arsenal qui aurait, entre des mains organisées, transformé une prise d’otages en siège prolongé de plusieurs semaines. Nathaniel Mbumba lui-même, arrêté l’année suivante par les autorités angolaises et livré au Zaïre, admettra dans un entretien ultérieur que son mouvement n’avait tout simplement pas anticipé une riposte occidentale d’une telle rapidité.
Ce n’est pas la chance qui a sauvé Kolwezi ce jour-là. C’est un chronomètre, et des hommes prêts à sauter dedans les yeux fermés. En moins de six jours, un régiment mobilisé dans l’urgence, avec des parachutes empruntés et un renseignement lacunaire, avait démantelé une force de plusieurs milliers d’hommes soutenue par deux puissances du bloc de l’Est, et sauvé plus de deux mille otages qu’on donnait déjà pour perdus dans les chancelleries occidentales. Le succès de l’opération aurait dû suffire à faire du colonel Erulin un héros national incontesté.
Il le devient brièvement. Le président Valéry Giscard d’Estaing le fait commandeur de la Légion d’honneur. Mais la victoire elle-même dérange à Paris. Une partie de la classe politique et de la presse y voit avant tout un coup d’arrêt donné à l’influence soviétique en Afrique, à un moment où le sujet divise profondément l’opinion française.
Quelques semaines à peine après le retour du régiment, alors que l’intervention au Shaba n’est même pas encore officiellement terminée, le rédacteur en chef d’un grand quotidien communiste profite d’une émission télévisée pour accuser publiquement le colonel Erulin d’avoir été, vingt ans plus tôt pendant la guerre d’Algérie, l’un des tortionnaires de l’écrivain Henri Alleg. Le ministre de la Défense de l’époque se dira scandalisé par cette sortie en pleine opération militaire encore active sur le terrain. Erulin, fidèle à une discipline qu’il n’a jamais reniée, refuse de répondre publiquement aux accusations et reçoit l’ordre de garder le silence. Il meurt un an plus tard, en 1979, sans avoir pu de son vivant voir son nom pleinement lavé de cette controverse.
Ce n’est pas un hasard de calendrier. C’est un mécanisme presque prévisible, documenté ailleurs dans l’histoire militaire française : celui d’une victoire si totale qu’elle ne peut plus être contestée sur le terrain, et qui déplace alors le combat vers la réputation de l’homme qui l’a menée. Aujourd’hui encore, l’opération de Kolwezi reste largement absente des récits populaires occidentaux sur les grandes opérations de sauvetage d’otages du XXe siècle. On connaît dans le monde entier l’assaut israélien sur l’aéroport d’Entebbe, porté à l’écran à plusieurs reprises par le cinéma américain.
On connaît beaucoup moins, hors de France, le nom de Kolwezi, alors que le nombre d’otages sauvés y est très largement supérieur, et que l’opération elle-même s’est déroulée dans des conditions autrement plus périlleuses : sans base arrière proche, sans renseignement fiable, et avec un régiment mobilisé en quelques heures depuis une île de Méditerranée. Un film sorti en France en 1980 tentera de raconter cette histoire au grand public. Une chanson plus tard rendra hommage au caporal parachuté sur la ville. Mais dans la mémoire collective internationale, Kolwezi reste ce que la ville était déjà avant 1978 : un point presque invisible sur la carte, connu des seuls initiés.
Revenons pour finir à ce ciel bleu et implacable du 19 mai, à ces trois cent quatre-vingt-une corolles blanches suspendues au-dessus d’une ville qui ne savait pas encore si elle allait survivre à la nuit. Ce que cette image ne raconte pas à elle seule, c’est le calcul silencieux qui l’a précédée. Un régiment reconstitué en six heures depuis quatre coins différents de la France. Un chef qui n’a pas eu besoin de vérifier un tableau d’effectifs pour savoir que ces hommes seraient là.
Un ambassadeur et un colonel qui ont dû, seuls sur place, insister à plusieurs reprises auprès de Paris pour que l’ordre soit enfin donné. Ce que cette image ne raconte pas non plus, c’est le prix payé dans l’ombre. Ces trois hommes de la mission d’assistance disparus sans sépulture connue. Ce jeune caporal mort en tentant de sauver des inconnus qu’il ne connaîtrait jamais.
Ces familles françaises qui, pendant des décennies, n’ont eu droit qu’à un mot officiel — porté disparu — pour résumer toute une vie. Ce n’est pas la France qui a capitulé ce jour-là au cœur du Zaïre. C’est un régiment de légionnaires équipés de parachutes empruntés, sans garantie de succès, envoyé vers une ville que la plupart des Français à l’époque auraient été incapables de placer sur une carte. Un officier belge contraint de forcer un barrage français pour entrer dans sa propre zone d’intervention l’a résumé mieux qu’aucun rapport officiel ne saurait le faire : ils avaient déjà sauté quand nous débattions encore de la nécessité de le faire.
Peut-être est-ce précisément cela, la version de l’excellence militaire française que l’histoire populaire a choisi d’oublier. Non pas des divisions entières, non pas des chars par centaines. Mais un régiment, une nuit, et la capacité de sauter dans le vide avant que quiconque d’autre n’ait fini de décider s’il fallait le faire.


