Paris, 2 février 1945 – 7h00 – Le général Jean de Lattre de Tassigny se tient à la fenêtre de son poste de commandement, le regard fixé sur un paysage de cauchemar. La neige tombe si épaisse qu’il ne distingue plus la route à vingt mètres. Le thermomètre indique moins vingt degrés Celsius, le plus rude hiver qu’ait connu l’Alsace depuis cinquante ans.
Dans une demi-heure, il va ordonner à près de 300 000 hommes d’attaquer en plein cœur de la tourmente. Quelque part au-delà du brouillard, la 19e armée allemande s’est retranchée derrière des villages de pierres fortifiées, des canaux inondés et des champs de mines qui s’étendent à travers la plaine gelée. C’est la dernière grande poche de territoire français encore aux mains de l’ennemi.
Les Allemands l’appellent la tête de pont d’Alsace. Les Alliés, la poche de Colmar.
Pour de Lattre, l’affaire n’est pas réglée. Il a déjà échoué une fois. En décembre, sa Première Armée a lancé une offensive et a été refoulée avec de lourdes pertes.
L’attaque s’est enlisée à huit kilomètres de Colmar. Ses alliés doutent de lui. Le général Devers presse de Lattre d’en finir au plus vite.
Les Américains se demandent si les forces françaises sont à la hauteur de la mission. Lorsque Hitler lance l’opération Nordwind le jour de l’An, frappant vers le sud en direction de Strasbourg par une offensive massive entre Sarrebruck et la capitale alsacienne, Eisenhower envisage d’abandonner purement et simplement Strasbourg, de replier les lignes sur les Vosges et de laisser toute l’Alsace libérée aux Allemands. La menace est réelle.
Des forces allemandes attaquent simultanément vers le nord depuis la poche de Colmar elle-même, cherchant à faire leur jonction avec les troupes de Nordwind pour refermer une pince dévastatrice sur Strasbourg.
De Gaulle intervient directement, menaçant de retirer les forces françaises du commandement allié si Strasbourg est sacrifié. L’épreuve de force porte ses fruits. Eisenhower cède.
Mais le prix du maintien de Strasbourg retombe sur les Français. La Première Division Française Libre et la Deuxième Division d’Infanterie Nord-Africaine se battent désespérément pour tenir les approches sud, subissant de terribles pertes dans les faubourgs et les villages environnants. À Aheim, le 24e Bataillon de Marche de la 1re DFL tient sa position jusqu’à l’anéantissement de l’unité, à court de munitions, le 11 janvier.
Ces sacrifices, largement méconnus hors de France, furent le prélude à l’offensive de Colmar.
Lorsque la menace de Nordwind est enfin contenue à la mi-janvier, de Lattre prépare déjà son prochain coup contre la poche. Il tient maintenant sa seconde chance, mais les choses se sont corsées. La plaine d’Alsace est un bassin d’écoulement.
L’hiver, elle devient un marécage gelé, strié de ruisseaux et de canaux dont les fonds boueux engloutissent les véhicules tout entiers. Le terrain n’offre aux assaillants presque aucun abri. Rien que des étendues de neige à perte de vue, seulement interrompues par des grappes de villages aux murs de pierre bâtis comme des forteresses médiévales.
Chaque village se dresse sur un point haut. Chacun offre aux défenseurs une vue dominante. Les Allemands en ont fait chacun un point d’appui hérissé de mitrailleuses, de mortiers et d’artillerie.
De Lattre lui-même décrit le paysage : « La plaine d’Alsace ressemblait à une immense cité des morts recouverte d’un épais suaire de neige d’où surgissaient des squelettes d’arbres, le tout hanté par des nuages croissants. » Puis il ajoute une vérité tactique que tout soldat connaît déjà : « Quiconque avait un toit au-dessus de la tête détenait l’avantage dans la lutte. » Les défenseurs ont des toits.
Les assaillants ont la neige.
Le général Sigfried Raspé, commandant la 19e armée allemande, a toutes les raisons d’être confiant. Ses forces ont déjà repoussé une offensive française. Ses positions s’étendent derrière des barrières naturelles d’eau renforcées de mines et de fils de fer barbelé.
Ses soldats sont à l’abri dans des maisons de pierre. Les moteurs de chars refusent de démarrer dans le froid. L’artillerie se retrouve paralysée par le gel.
Même la graisse des culasses de fusil se change en glace. Et Raspé bénéficie d’un atout supplémentaire : à quelque 320 kilomètres au nord, la bataille des Ardennes absorbe toutes les ressources alliées. Renforts, divisions fraîches, chars de remplacement : tout afflue vers les Ardennes.
De Lattre n’a droit qu’aux miettes.
Mais ce que son armée n’a pas en matériel, elle le compense par quelque chose que les Allemands ont fatalement sous-estimé : la libération du sol français. La dernière libération. L’Alsace, déchirée entre la France et l’Allemagne à quatre reprises en 75 ans.
La région où 130 000 jeunes hommes, les « malgré-nous », incorporés malgré eux, ont été enrôlés de force dans la Wehrmacht et la Waffen-SS depuis 1942, en flagrante violation du droit international. Arrachés à leur famille, envoyés se battre sur le front de l’Est, dans les Balkans, en Italie, nombre d’entre eux en uniforme allemand contre leur volonté et parfois contre leurs propres compatriotes. 40 000 d’entre eux ne reviendront jamais.
Chaque soldat français qui avance, fusil à l’épaule vers Colmar, sait qu’il se bat non seulement pour libérer un territoire, mais pour mettre fin à une occupation qui a tenté d’effacer jusqu’à l’identité alsacienne. L’interdiction du français, la germanisation forcée des noms, la déportation de ceux qui résistent. L’Alsace sous le Reich n’est pas seulement occupée.
Elle est absorbée. Et les « malgré-nous » en sont le symbole le plus douloureux.
Et les hommes de de Lattre ne sont pas des soldats comme les autres. Son armée est l’une des forces les plus extraordinaires rassemblées pendant la guerre. Des vétérans des Forces Françaises Libres qui ont combattu du Tchad à la Tunisie.
Des hommes qui ont répondu à l’appel de De Gaulle quand la France elle-même avait baissé les bras. Des tirailleurs marocains qui ont pris d’assaut Monte Cassino et brisé la ligne Gustave en Italie. Des combattants de montagne dont l’endurance dans des conditions épouvantables est déjà légendaire.
De l’infanterie algérienne aguerrie par des années de guerre du désert. Des tirailleurs venus du Sénégal et d’Afrique de l’Ouest qui ont traversé la Méditerranée pour libérer un pays que la plupart n’a jamais vu, mais qui se battent avec une férocité qui leur vaut le respect et la crainte de toutes les unités allemandes qui les affrontent. Des légionnaires, des hommes sans patrie combattant pour la France avec une dévotion que les Français de naissance peinent parfois à égaler.
Des résistants portant les cicatrices de longues années dans l’ombre, des hommes et des femmes qui ont tout risqué sous l’occupation et tiennent enfin un fusil en main. Et de jeunes conscrits de la France métropolitaine qui n’ont jamais tiré un coup de feu. Des garçons qui ont vécu toute leur adolescence sous la botte allemande et à qui l’on demande maintenant de chasser l’occupant.
C’est une armée forgée dans la catastrophe nationale. Quatre ans plus tôt, la France a été vaincue en six semaines. De Lattre lui-même a été arrêté par le gouvernement de Vichy pour avoir résisté à l’occupation allemande.
Il s’est évadé de la prison de Riom en septembre et a gagné l’Afrique du Nord. Il a conduit ses hommes depuis les plages de Provence, remontant la vallée du Rhône, franchissant les Vosges jusqu’aux portes de l’Alsace. À présent, les derniers kilomètres les séparent du Rhin.
Le plan de de Lattre est une manœuvre en tenaille : deux corps attaquant des deux extrémités de la poche, refoulant les Allemands vers Colmar puis les écrasant contre le Rhin. Au sud, le 1er corps du général Béthouart attaquera avec la 2e division marocaine et la 4e division marocaine de montagne, appuyée par des blindés français. Leur mission est d’attirer vers le sud les réserves allemandes.
Au nord, le 2e corps du général de Monsabert, renforcé par la 3e division d’infanterie américaine, poussera vers le sud-est en franchissant l’Ill, contournera Colmar et coupera les lignes de ravitaillement allemandes vers le pont du Rhin à Neuf-Brisach. Un plan solide, mais qui exige de la vitesse. Et la vitesse est précisément ce que le temps ne permettra pas.
À 7 heures du matin, le corps sud de Béthouart se lance à l’assaut en pleine tempête de neige. Les divisions marocaines avancent dans une neige jusqu’à la taille en direction d’Ensisheim. Elles prennent par surprise le 3e corps du général Eric Abraham.
Personne ne s’attend à une attaque par un tel temps. Pendant quelques heures, les Marocains progressent rapidement, submergeant des défenseurs médusés. Puis la machine de guerre allemande se met en branle.
Des contre-attaques s’abattent sur les colonnes françaises. La 106e brigade Panzer pique vers le sud avec de lourds chasseurs de chars. La 2e division de montagne, vétéran de Norvège et du front de l’Est, se porte pour bloquer.
La neige anéantit la visibilité. Les chars s’enlisent ou perdent leurs chenilles sur de la glace dissimulée. Les observateurs d’artillerie ne voient pas leurs objectifs.
Les postes radio gèlent. Les camions de ravitaillement n’arrivent pas jusqu’aux unités avancées. À la nuit tombée, l’attaque de Béthouart a gagné du terrain, mais pas assez.
Le bras sud de la tenaille a déjà pris du retard. Les Allemands plient. Ils ne rompent pas.
Deux jours plus tard, dans la nuit du 22 janvier, la mâchoire nord de la tenaille se projette en avant. La 3e division d’infanterie américaine attaque vers le sud-est en direction de l’Ill à la faveur de la nuit. Sa mission est de franchir la rivière, de contourner Colmar par le nord et de couper la voie de retraite allemande vers le Rhin.
Elle s’apprête à entrer dans un cauchemar. La température a encore chuté. Des soldats qui traversent l’Ill à gué brisent la glace et s’enfoncent dans une eau qui leur monte à la poitrine.
Les uniformes trempés se figent en carapace en quelques minutes. Les cas de gelure s’accumulent avant même le premier coup de feu. Chaque village devient une bataille à part entière.
Les fermes de pierre aux murs d’environ 60 centimètres d’épaisseur encaissent sans broncher les obus de char. Des mitrailleurs allemands tirent depuis les fenêtres des étages supérieurs avec des champs de tir parfaits sur les approches plates et enneigées. L’infanterie doit franchir des centaines de mètres à découvert sous le feu direct rien que pour atteindre les abords.
Alors commence la vraie tuerie : pièce par pièce, maison par maison, cave par cave. Des grenades par les portes. Des baïonnettes dans les couloirs.
À l’est, le village carrefour de Jebsheim devient l’épicentre de la violence des combats. Cet amas de maisons de pierre commande l’accès nord de Colmar. Qui tient Jebsheim tient la clé de tout l’arc défensif allemand.
Les combats durent du 25 janvier jusqu’à la fin du mois. La bourgade change de main à trois reprises. Des soldats américains du 25e régiment d’infanterie traversent la plaine glacée sous un feu dévastateur, des mitrailleuses dans des casemates de béton, des mortiers réglés sur chaque approche, une artillerie qui ne semble jamais se taire.
Des parachutistes français du 1er régiment de chasseurs parachutistes, l’une des unités les plus d’élite de la Première Armée, combattent aux côtés de l’infanterie américaine et des chars français de la 5e division blindée. Le 1er régiment de chasseurs parachutistes sortira de la poche de Colmar avec le taux de perte le plus élevé de toutes les unités engagées dans la bataille. Aujourd’hui, Jebsheim est la marraine de la ville de Garrison, sa commune jumelle officielle.
Un lien forgé dans le sang qui dure depuis 80 ans.
Les combats dans le village sont si rapprochés que l’artillerie ne peut tirer sans toucher ses propres hommes. On se bat au fusil, à la grenade, au couteau et à mains nues dans des décombres gelés. Le 2e bataillon du 254e régiment d’infanterie reçoit la Presidential Unit Citation pour son assaut mené par des températures négatives, des vents violents et une neige profonde.
Aux côtés des parachutistes français à Jebsheim, des actes individuels d’un courage extraordinaire marquent le front nord. Le 25 janvier, près de la gare de Bennwihr, le soldat de première classe José Valdez du 7e régiment d’infanterie se porte volontaire pour couvrir la retraite de sa patrouille face à une contre-attaque allemande écrasante. Blessé au ventre, il continue de tirer et demande un tir d’artillerie sur sa propre position jusqu’à ce que tous ses camarades soient en sécurité.
Il succombe à ses blessures trois semaines plus tard. Le lendemain à Holtzwihr, le premier lieutenant Audie Murphy du 15e régiment d’infanterie grimpe sur un chasseur de chars en flammes et pendant une heure tient en respect six chars allemands et 250 soldats de montagne à la mitrailleuse lourde tout en faisant tirer l’artillerie sur sa propre position. Les deux hommes reçoivent la Medal of Honor.
Cela fait partie des quatre décorations de ce type décrochées par des soldats américains dans la poche. Des actes d’héroïsme accomplis sous commandement général français au service de la libération du territoire.
Au 28 janvier, la branche nord a atteint le canal de Colmar, mais l’armée du général de Lattre saigne. La branche sud sous les ordres de Béthouart s’est arrêtée devant les défenses allemandes autour d’Ensisheim et de Cernay. Les chars ne peuvent plus avancer, le ravitaillement n’arrive plus.
Les pertes s’accumulent plus vite que les renforts n’arrivent. De Lattre a besoin d’aide. Et il se produit alors quelque chose d’extraordinaire.
Le 27 janvier, le général Devers place le 21e corps américain sous les ordres de de Lattre. Quatre divisions américaines confiées à un général français : du jamais vu à ce niveau pendant toute la guerre. Un commandant français dirigeant un corps américain au combat.
Cette décision traduit à la fois la gravité de la situation et un respect mutuel chèrement acquis entre les deux armées. Les chemins de mémoire y voient un moment décisif, un signe de confiance des Américains qui contribue directement à remonter le moral des troupes françaises exténuées.
Les renforts arrivent aussitôt : la 12e division blindée avec ses chars fraîchement arrivés et ses bataillons à effectif complet ; la 28e division d’infanterie, survivants épuisés de la bataille des Ardennes à qui l’on avait promis un secteur calme ; la 75e division d’infanterie, des bleus jetés au combat dès leur arrivée au front ; et la légendaire 2e division blindée de Leclerc, l’unité qui a libéré Paris en août puis Strasbourg en novembre, la division française la plus célèbre de la guerre. Ces forces blindées américaines et françaises fraîchement engagées donnent à de Lattre la puissance de frappe nécessaire pour porter l’estocade finale.
À la fin janvier, de Lattre se trouve face à une décision qui va sceller la bataille. La manœuvre en tenaille fonctionne mais trop lentement. Les météorologues annoncent un redoux en février.
Une fois la neige fondue, la plaine d’Alsace deviendra une mer de boue. L’offensive s’enlisera pendant des semaines. De Lattre fait son choix : oublier l’encerclement, viser droit au cœur, prendre Colmar.
Il confie la mission au général Schlesser à la tête du Combat Command 4 de la 5e division blindée. Le plan de Schlesser est d’une simplicité à couper le souffle et d’un risque insensé : une attaque blindée de nuit. Faire filer ses chars droit à travers les lignes allemandes à la faveur de l’obscurité, contourner les villages défendus et surgir dans Colmar avant que les Allemands ne puissent réagir.
Les attaques blindées de nuit en hiver comptent parmi les opérations les plus dangereuses de toute la guerre. Les chars ne voient pas les obstacles. Les mines sont invisibles.
Les embuscades surgissent à la moindre ombre. Un seul véhicule hors de combat peut bloquer toute une colonne. Schlesser sait tout cela.
Il attaque quand même.
Dans la nuit du 1er février, le Combat Command 4 se met en mouvement. Les chars français progressent dans l’obscurité, phares éteints, guidés par la clarté de la lune réfléchie par la neige. Ils s’engouffrent dans les brèches de la ligne allemande que l’infanterie a forcées les jours précédents.
Les défenseurs allemands, concentrés sur la tenue des grands axes menant à Colmar, n’imaginent pas une pointe blindée à travers les champs gelés sur leur flanc. Quand ils rencontrent une résistance, ils ne s’arrêtent pas pour combattre : ils la contournent. Les points d’appui dans les villages qui ont retenu l’infanterie des jours durant sont simplement dépassés dans l’obscurité.
Les Allemands entendent du bruit sans parvenir à en déterminer la direction. Le temps qu’ils transmettent des avertissements par radio, les chars de Schlesser les ont déjà dépassés. La colonne avance sans jamais se retourner.
À l’aube du 2 février, les premiers chars français pénètrent dans les faubourgs de Colmar. Les Allemands, retranchés dans la ville, sont sidérés. Ils s’attendent à des jours d’alerte, à une préparation d’artillerie, à des coups de sonde d’infanterie.
Au lieu de cela, des blindés français surgissent dans leurs rues sans préambule. Les Américains du 7e régiment d’infanterie, arrivés par le nord aux abords de la ville, s’arrêtent et laissent les Français entrer les premiers. Geste de courtoisie allié chargé d’un poids symbolique immense : Colmar, capitale de la Haute-Alsace, point d’ancrage de toute la tête de pont allemande, sera libéré par des soldats français.
Les Allemands sont stupéfaits. Le combat éclate aussitôt, mais les forces de Schlesser s’enfoncent plus avant vers le centre-ville et la défense commence à se disloquer.
Alors, il se produit quelque chose qu’aucun plan militaire n’aurait pu prévoir. Les Colmariens sortent. Ils déferlent hors de leurs maisons dans des rues où les balles sifflent encore.
Cinq ans d’annexion au Reich. Cinq ans à voir leur langue bannie, leurs jeunes hommes arrachés à leur famille et contraints d’endosser l’uniforme allemand en tant que « malgré-nous », leurs écoles transformées en instruments de germanisation, leurs journaux supprimés, leurs noms mêmes changés en équivalents allemands. Cinq ans d’une occupation qui a voulu faire des Alsaciens des Allemands par décret.
Et voilà que des chars français parcourent leurs rues. Des Alsaciennes apparaissent en costume traditionnel aux couleurs du tricolore. Des habitants qui ont caché des drapeaux français pendant cinq ans les sortent des placards, de sous les planchers, de derrière les murs.
La ville éclate en liesse avant même que les combats ne cessent. Pour les habitants de Colmar, le 2 février 1945 demeure la date la plus importante du 20e siècle. Elle est encore aujourd’hui rappelée, commémorée et honorée.
Le 3 février, des bataillons de choc et des parachutistes du 1er régiment de chasseurs parachutistes sécurisent les abords de la ville. Puis de Lattre fait quelque chose qui en dit long sur la portée de cette bataille : il ordonne au 152e régiment d’infanterie de retourner à Colmar. Ce régiment a tenu garnison dans la ville entre 1919 et 1939.
Ses soldats rentrent chez eux. Mais la libération de Colmar ne met pas fin à la bataille. Elle coupe la poche en deux et le carnage s’intensifie.
Au sud, les troupes de Béthouart percent enfin à Ensisheim et foncent vers le nord. Le 4 février, des éléments de la 12e division blindée américaine descendant vers le sud font leur jonction à Rouffach avec la 4e division marocaine de montagne qui remonte vers le nord. La poche est tranchée.
Les deux tenailles se sont enfin rejointes. S’ensuit une semaine de combat acharné, les forces françaises et américaines refoulant les derniers défenseurs allemands vers le Rhin. Le Combat Command 6 de la 5e division blindée, retiré du front après avoir été réduit à 13 chars opérationnels et à 30 hommes dans sa compagnie de fusiliers de la Légion étrangère, donne la mesure de la férocité de la bataille.
Quelques unités allemandes s’échappent en traversant le fleuve à Chalampé et à Neuf-Brisach. La 19e armée évacue environ 68 000 soldats pour se regrouper dans le Bade, mais perd l’essentiel de ses troupes de combat aguerries. Seule la 716e Volksgrenadierdivision sort relativement intacte.
Le reste doit être reconstitué à partir de rien avec des hommes du Volkssturm sans expérience. Les Allemands abandonnent 55 engins blindés et 66 pièces d’artillerie sur la rive gauche du Rhin. Ils laissent plus de 20 000 morts et blessés et 16 000 prisonniers.
Et ils abandonnent le dernier grand morceau de France qu’ils tiendront jamais. Les poches de l’Atlantique à Lorient, Saint-Nazaire et La Rochelle tiendront jusqu’à la fin de la guerre, et l’Alsace du Nord ne sera complètement dégagée qu’avec l’opération Undertone en mars. Mais la poche de Colmar fut la dernière grande bataille rangée livrée sur le sol français.
Le 9 février, les Allemands font sauter le pont ferroviaire de Chalampé. De Lattre annonce la fin de la bataille. Vingt et un jours de combat dans des conditions que les vétérans comparent au front de l’Est.
Le bilan est terrible. La Première Armée perd 4 800 tués et 18 000 blessés, disparus ou capturés. Les pertes américaines totales dépassent 8 000 hommes.
Le prix cumulé de la libération de la plaine d’Alsace s’élève à plus de 30 000 hommes. Le 10 février, Charles de Gaulle arrive à Colmar. Sur la place Rapp, il remet à de Lattre la grand-croix de la Légion d’honneur.
Pour la quatrième fois en 75 ans, l’Alsace redevient française. Cette fois, ce sera la dernière.
La bataille de la poche de Colmar prouve ce que le monde avait écarté d’emblée cinq ans plus tôt : la France peut encore se battre. Quand l’Allemagne conquiert la France en six semaines durant l’été 1940, le verdict semble unanime : une catastrophe militaire, un pays qui s’est rendu plus vite que quiconque ne l’aurait cru possible. Les Britanniques mettent en doute la détermination française.
Les Américains mettent en cause le rôle de la France. Même les Allemands cessent de tenir la France pour un adversaire sérieux. Dans leur esprit, la guerre à l’Ouest oppose l’Allemagne, la Grande-Bretagne et l’Amérique.
La France n’est que spectatrice. La poche de Colmar brise cette certitude, pas par des discours, ni par la diplomatie, mais par le sang. Une armée française commandée par un général français évadé d’une prison de Vichy attaque au cœur du pire hiver depuis un demi-siècle et détruit une armée allemande sur le sol français.
Elle le fait avec des tirailleurs marocains, des fusiliers algériens, des tirailleurs sénégalais, des légionnaires, des parachutistes, des résistants et des appelés qui n’avaient jamais tenu une arme avant l’été précédent. Elle le fait aux côtés des Américains, une alliance forgée dans les champs gelés qui allait bâtir quelque chose de durable bien au-delà de 1945.
Lorsque de Lattre reçoit le commandement du 21e corps américain, c’est la première fois qu’un général français dirige un corps américain au combat. Cette confiance devient l’un des fondements du partenariat transatlantique qui allait marquer les décennies à venir. Pour de Lattre, Colmar est le tournant qui rend à la France son siège à la table des grandes puissances.
Six semaines plus tard, sa Première Armée enfonce la ligne Siegfried. Le 31 mars, ses troupes franchissent le Rhin. Elles traversent la Forêt-Noire, prennent Karlsruhe et Stuttgart, franchissent le Danube et pénètrent en Autriche.
Le 8 mai, de Lattre s’envole pour Berlin. Au quartier général soviétique de Karlshorst, aucun drapeau français n’est accroché dans la salle de la capitulation. Seuls sont exposés les drapeaux soviétiques, britanniques et américains.
De Lattre exige qu’on y ajoute le drapeau tricolore. Des femmes soviétiques en improvisent un avec un morceau d’étoffe rouge découpé dans un drapeau nazi, un drap blanc et du tissu bleu provenant d’un bleu de mécanicien. Elles en cousent les bandes dans le mauvais ordre et doivent recommencer.
C’est rudimentaire. C’est aussi l’un des symboles les plus puissants de la guerre. Cinq ans après la défaite de la France, ce drapeau improvisé est accroché à Berlin.
De Lattre signe l’acte de capitulation en tant que témoin pour la France au côté du général Spaatz pour les Américains, tandis que Joukov signe pour les Soviétiques et Tedder pour les Alliés occidentaux. Il a mérité cette signature à Colmar.
La Première Armée de Lattre, du Rhin et du Danube, demande que les armoiries de Colmar figurent au centre de l’insigne de son armée, entourées de vagues bleues représentant le débarquement en Méditerranée et les deux grands fleuves. Colmar n’est pas seulement une bataille : c’est l’identité même de l’armée. Le destin de de Lattre ne fut pas heureux.
Il devient haut-commissaire et commandant en chef en Indochine en décembre 1950, où il remporte plusieurs victoires importantes contre le Việt Minh. Mais son fils unique Bernard est tué au combat le 30 mai 1951 à la tête d’un escadron vietnamien à Ninh Bình. Brisé par le chagrin et déjà miné par le cancer, de Lattre rentre à Paris.
Il meurt le 11 janvier 1952. Neuf jours plus tard, il est élevé à la dignité de maréchal de France lors de ses obsèques nationales à Notre-Dame en présence de De Gaulle, d’Eisenhower et de Montgomery. Son cercueil est ensuite transporté sur 400 kilomètres jusqu’à sa ville natale de Mouilleron-en-Pareds en Vendée.
Là, son père, âgé de 87 ans, aveugle et frêle, passe ses mains sur le bâton de maréchal posé sur le cercueil. Puis de Lattre est inhumé aux côtés de son fils.
Aujourd’hui, à Turckheim, se dresse le Musée-Mémorial des Combats de la Poche de Colmar, qui perpétue l’histoire de la bataille et des hommes qui y combattirent. À Colmar même, à l’angle de la rue de la Première Armée Française, un char Sherman trône comme monument, rappel quotidien pour tous les passants. En février 2025, pour le 80e anniversaire, le ministère des Armées organise une grande commémoration.
Des soldats de la 3e division d’infanterie américaine reviennent à Colmar pour la cérémonie. Des Français se massent le long des rues pour les accueillir. Plus tard, les Alsaciens se souviennent encore de ceux qui vinrent à leur secours dans la neige.
Les hommes qui combattirent dans la poche de Colmar attaquèrent dans des conditions qui auraient dû rendre toute offensive impossible. Ils franchirent des rivières gelées, enlevèrent des villages fortifiés et conduisirent leurs chars de nuit à travers les champs. Ils perdirent plus de 30 000 hommes pour libérer la plaine d’Alsace en 21 jours de combat qui mirent à l’épreuve toutes les limites de l’endurance humaine.
Ils prouvèrent que des soldats de France, du Maroc, d’Algérie, du Sénégal et d’Amérique pouvaient combattre ensemble comme une seule armée sous un commandement unique. Et ils démontrèrent que la libération n’était pas un don fait à la France par d’autres. C’était ce que la France reprit de ses propres mains, aux côtés de ses alliés, en payant chaque village et chaque champ au prix du sang.
Les Allemands avaient tous les avantages : des positions défensives supérieures, un temps implacable, des villages fortifiés. Ils perdirent parce que l’armée qui vint pour eux portait le poids de cinq années d’occupation, le souvenir des « malgré-nous » et la farouche détermination de faire à nouveau de l’Alsace une terre française. Ils traversèrent la neige.
Ils saignèrent dans les villages. Ils libérèrent Colmar. Et pour la dernière fois, ils rendirent l’Alsace à la patrie.


