Ce que Monsabert a fait quand Hitler a ordonné de tenir Marseille “jusqu’au dernier homme”

Ce que Monsabert a fait quand Hitler a ordonné de tenir Marseille "jusqu'au dernier homme"

Voici l’article rédigé en français, dans le style d’un journaliste de breaking news, prêt à être publié.

Le 28 août 1944, Marseille tombe. Pas après des semaines de siège, comme le prévoyaient les plans alliés, mais en cinq jours. Cinq jours pour briser l’ordre du Führer : tenir jusqu’au dernier homme.

Cinq jours pour qu’un général français, Joseph de Goislard de Monsabert, écrive l’une des pages les plus audacieuses de la Libération. Ce que cet homme a fait, alors que 15 000 soldats allemands retranchés attendaient de mourir sur ordre, défie encore aujourd’hui les manuels militaires.

L’ordre d’Hitler était simple, brutal, absolu. Marseille, plus grand port en eau profonde de la Méditerranée occidentale, devait être un tombeau. Pas pour les Alliés, mais pour ses propres défenseurs.

Le général Hans Schaeffer, commandant la 244e division d’infanterie, avait reçu l’instruction par écrit : tenir les forts, les collines, les bunkers. Ne pas capituler. Mourir sur place.

Les Allemands avaient déjà dynamité le pont transbordeur, miné les installations portuaires. Chaque quartier était un champ de bataille potentiel. 4 000 artilleurs de la Kriegsmarine, des bataillons de troupes de l’Est, des soldats soviétiques enrôlés de force sous l’uniforme allemand formaient une garnison qui, sur le papier, semblait capable de résister des semaines.

Mais face à eux, un homme que personne n’avait vu venir. Monsabert, né à Libourne en 1887, sorti de Saint-Cyr en 1907, avait fait ses armes au Maroc et pendant toute la Grande Guerre, terminant avec sept citations et la Légion d’honneur. Ce n’était pas un général de parade.

Ceux qui l’ont connu disaient qu’il avait un caractère de Gascon, direct, impétueux, incapable de la fausse prudence administrative. Le général de Lattre de Tassigny, son supérieur, avait dit de lui : « À certains moments, la difficulté est de faire avancer ses troupes, mais à d’autres, elle est de les retenir. » Ce n’était pas un compliment ambigu, c’était un portrait exact.

Monsabert commandait la 3e division d’infanterie algérienne, la 3e DIA. Une unité forgée en Tunisie, aguerrie en Italie, trempée par deux ans de campagnes ininterrompues. Ses hommes, tirailleurs algériens, goumiers marocains, spahis, portaient sur eux l’empreinte de ces combats et une confiance absolue dans leur général.

Parce que Monsabert avait une règle non écrite mais universellement connue : il se tenait toujours près de la ligne de front. Pas derrière. Prêt.

C’est avec ces hommes-là qu’il débarqua en Provence, dans le golfe de Saint-Tropez, le 16 août 1944. Un jour après le débarquement allié de l’opération Dragoon. Il y avait dans ce moment quelque chose de personnel, de presque insoutenable.

Son chauffeur berbère, un homme nommé Menseur, qui le suivait depuis l’Afrique du Nord, avait dit au général en mettant le pied sur le sol français : « Mon général, à partir d’aujourd’hui, vous et moi, c’est à la vie, à la mort. » Cent mètres plus loin, Menseur était mort, tué net par une attaque aérienne. Monsabert ne parla jamais de ce moment dans ses rapports officiels.

Ceux qui étaient là s’en souvinrent pour lui.

La mission initiale du débarquement était claire : encercler et prendre Toulon. Marseille, dans les calculs alliés, viendrait plus tard, bien plus tard. Le commandement estimait qu’il faudrait encore un mois, peut-être davantage, pour en arriver là.

Monsabert n’en était pas à son coup d’éclat inaugural. Quelques semaines plus tôt, devant Sienne en Toscane, un officier lui avait demandé d’approuver un plan de préparation d’artillerie avant l’entrée dans la ville. Monsabert avait répondu sans hausser la voix : « Si vous tirez sur une cathédrale du XIIIe siècle, je vous fais fusiller.

» La phrase avait fait le tour de la division en quelques heures. Elle disait tout de l’homme : capable d’une brutalité totale au combat et d’une délicatesse absolue devant une cathédrale.

Le 20 août, alors que la 3e DIA était encore profondément engagée dans les combats autour de Toulon, un détachement de spahis lancé au nord-ouest de la ville tomba sur un carrefour stratégique. Un point de convergence entre Toulon et Marseille que les Allemands avaient laissé insuffisamment gardé. La brèche était étroite, mais elle était réelle.

Et pour Monsabert, une brèche réelle, même étroite, était une invitation. Il prit une décision que ses supérieurs n’avaient pas autorisée. Le 22 août, il obtint du général de Lattre, avec une insistance que les comptes rendus militaires qualifient pudiquement de « réticence du commandant à céder », l’autorisation de lancer deux bataillons vers Marseille.

Dans l’après-midi du même jour, il envoya le 7e régiment de tirailleurs algériens filer plein nord-ouest vers la cité phocéenne. Une partie de sa division était toujours en train de se battre à Toulon. Il attaquait Marseille avec l’autre moitié.

C’était exactement le type de décision que les manuels militaires déconseillent. Diviser ses forces devant un ennemi retranché, lancer une offensive sur un deuxième objectif majeur avant d’avoir terminé le premier, avancer plus vite que les lignes de ravitaillement. Tout cela était contraire au principe classique.

Monsabert le savait parfaitement, parce qu’il avait lui-même enseigné ces principes à Saint-Cyr. Il les ignora quand même.

Le 23 août au matin, les premiers tirailleurs algériens entrèrent dans Marseille. Ce n’était pas une entrée triomphale. Il n’y avait pas encore de quoi triompher.

La ville était encore aux mains des Allemands dans ses points les plus stratégiques. Mais la population marseillaise, qui s’était soulevée le 20 août sous l’impulsion des FFI commandés par Henry Simon, accueillit les soldats de la 3e DIA avec une intensité que les témoins ont décrite comme physiquement bouleversante. Des femmes lançaient des fleurs, des hommes pleuraient.

Le colonel Chappuis, à l’avant-garde des tirailleurs, se laissa entraîner par la foule jusqu’à la Canebière, malgré ses propres ordres de ne pas s’y arrêter.

Monsabert, lui, installa immédiatement son poste de commandement au cœur de la ville, dans les bureaux de la région militaire. Ce choix n’était pas anodin. Il signifiait une chose très simple : Monsabert n’était pas venu faire le siège de Marseille depuis l’extérieur.

Il était venu la libérer de l’intérieur. Il fit alors convoquer le général Hans Schaeffer. À 18 heures, le 23 août, devant la poterne du fort Saint-Jean, les deux généraux se firent face.

Monsabert exigea une capitulation sans conditions. Schaeffer refusa. Il avait ses ordres d’Hitler.

Il ne pouvait pas capituler, il ne capitulerait pas. Monsabert l’écouta, puis il dit ce qu’il avait à dire. Schaeffer repartit vers ses lignes avec ses ordres intacts et la certitude que ce Français n’avait pas l’intention de négocier.

Ce qui commença alors fut l’une des batailles urbaines les plus âpres de la campagne de France. Cinq jours de combat rue par rue, bloc par bloc, fort par fort. Le 7e régiment de tirailleurs algériens au contact du fort Saint-Nicolas, le 3e RTA progressant vers la batterie du Prado, le 2e groupe de tabors marocains atteignant les hauteurs du Roucas Blanc avant de descendre sur Endoume.

Le 3e GTM prenant le parc Borély après des affrontements dont les participants parleront encore quarante ans plus tard. Et puis il y eut Notre-Dame de la Garde.

La basilique, perchée sur sa colline à 154 mètres au-dessus du niveau de la mer, dominait Marseille entière. Les Allemands en avaient fait une forteresse. Des blocs avaient été construits autour d’elle, des canons installés dans ses abords immédiats.

Depuis cette position, les tireurs allemands contrôlaient des pans entiers de la ville. Tant que Notre-Dame de la Garde tenait, une partie de Marseille était neutralisée. Le 25 août, Monsabert donna l’ordre : prendre la basilique.

La mission fut confiée aux soldats du 7e régiment de tirailleurs algériens. Ce qu’ils firent ensuite appartient à la catégorie des actes militaires qui, décrits froidement dans les rapports officiels, semblent presque impossibles. Ils montèrent sous le feu à travers les pentes dégagées que les Allemands pouvaient arroser depuis leur position, un groupe après l’autre, utilisant chaque anfractuosité du terrain, chaque mur, chaque buisson comme abri temporaire.

Les blocs furent pris un à un. Les positions se renversèrent lentement, terriblement, au prix d’un sang que personne dans cette ville n’a oublié.

Pendant ces combats, Monsabert fit quelque chose que peu de généraux auraient fait. Il écrivit une lettre personnelle au général Schaeffer. Dans cette lettre, il lui signalait que les obus allemands menaçaient la basilique elle-même, une cathédrale vénérée par le monde entier, et lui demandait d’en tirer les conséquences logiques.

Ce n’était pas une supplique, c’était la formulation la plus polie qu’un homme de caractère puisse donner à un ultimatum. Schaeffer ne répondit pas. Les combats continuèrent.

Le 27 août, le fort Saint-Nicolas tomba. Monsabert avait ses hommes à tous les points stratégiques de la ville. Schaeffer ne contrôlait plus que les installations portuaires et quelques poches isolées au nord.

Le 28 août au matin, vingt-sept jours avant la date prévue par les planificateurs alliés, vingt-sept jours d’avance sur un calendrier que tout le monde croyait raisonnable, le général Schaeffer capitula. Il se rendit au 1er groupe de tabors marocains renforcé par des blindés du combat command de la 1re division blindée. L’ordre d’Hitler de tenir jusqu’au dernier homme venait de se heurter à quelque chose qu’il n’avait pas prévu dans ses calculs : un général français qui ne demandait pas la permission d’attaquer trop vite, qui ne respectait pas les délais raisonnables, et qui avait lancé une division à moitié engagée ailleurs sur le deuxième port de France parce qu’il avait vu une fissure dans le dispositif ennemi et n’avait pas hésité une seconde à l’élargir.

Le bilan était lourd. Du côté français, tirailleurs algériens, tabors marocains, FFI, soldats de toutes origines confondues, environ 1 500 morts et plus de 5 300 blessés parmi les forces régulières. Une centaine de tués côté FFI.

Du côté allemand, 2 000 morts et 11 000 prisonniers. Marseille était libre. Son port, malgré les destructions partielles causées par les bombardements alliés et les sabotages allemands, serait rouvert dans les semaines suivantes et deviendrait exactement le poumon logistique que les Alliés attendaient.

La ville fit de Monsabert son citoyen d’honneur. De Gaulle l’éleva à la dignité de grand officier de la Légion d’honneur. Le 31 août 1944, il fut nommé général de corps d’armée et prit le commandement du 2e corps d’armée, avec lequel il libéra Saint-Étienne le 3 septembre, Lyon le 4 septembre, puis Mâcon, Chalon, Autun, Dijon, avant de s’engager dans les campagnes des Vosges et d’Alsace, de défendre Strasbourg, de franchir le Rhin et de finir la guerre à Stuttgart.

La promotion de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, celle de 1982 à 1985, porte son nom. Pas parce qu’il a écrit des livres brillants sur la théorie militaire, bien qu’il en ait écrit. Pas parce qu’il était issu d’une famille noble, bien qu’il le fût.

Mais parce qu’en août 1944, face à un ordre du Führer conçu pour immoler une ville, il avait répondu par la seule chose que ce type d’ordre ne peut pas prévoir : un homme qui avance plus vite que la peur. Il y a quelque chose dans cette histoire qui dépasse largement la bataille de Marseille. Quelque chose qui mérite qu’on s’y arrête.

Parce qu’en 1944, dans toute l’Europe occupée, les ordres d’Hitler de tenir des villes jusqu’au dernier homme ont souvent été obéis. Pas toujours, pas partout, mais souvent assez pour que des dizaines de milliers de civils et de soldats soient morts dans des batailles prolongées de semaines ou de mois à Varsovie, à Budapest, à Breslau, à Königsberg. Des garnisons ont tenu non par conviction, mais parce que l’alternative à l’obéissance était la mort immédiate ou la honte d’une capitulation que les structures du régime nazi rendaient insupportable.

Ce qui a rendu Marseille différente, ce n’est pas uniquement la bravoure des tirailleurs algériens ou des goumiers marocains. Bravoure qui est indiscutable et qui a été payée en sang. Ce n’est pas non plus uniquement la résistance des FFI marseillais qui se sont soulevés avant même l’arrivée des troupes régulières.

C’est la conjonction de ces deux forces avec quelque chose de plus rare : un commandant qui ne fonctionnait pas selon les délais normaux, qui voyait une occasion là où les planificateurs voyaient encore une préparation nécessaire, et qui, dans l’intervalle entre la décision et l’action, ne laissait pas entrer le doute. Le général Schaeffer, lui, avait ses ordres et il les avait suivis jusqu’à ce qu’il soit physiquement impossible de continuer à les suivre. Ce n’est pas un portrait de lâcheté.

Il avait résisté cinq jours face à une attaque menée avec une violence et une détermination extraordinaires. Mais ces ordres étaient des ordres de destruction statique. Tenir, résister, mourir sur place.

Et la nature même de ce type d’ordre est qu’il ne s’adapte pas. Il ne plie pas. Il attend que la réalité s’y conforme, et quand la réalité refuse de s’y conformer, il s’effondre.

Monsabert, lui, ne donnait pas d’ordre de tenir, il donnait des ordres d’avancer. Et entre ces deux façons de concevoir la guerre, il n’y avait pas qu’une différence tactique. Il y avait une différence philosophique fondamentale sur ce que signifie commander des hommes au combat.

Il mourut le 13 juin 1981 à Dax, à l’âge de 93 ans. Il est enterré à Bordeaux. Il avait publié en 1950 un livre intitulé « Il faut refaire l’armée française », un titre qui dit tout de l’homme qu’il était : quelqu’un qui, même après la victoire, regardait devant lui et voyait ce qu’il restait à faire.

La ville de Bordeaux lui a rendu hommage en 1985, place des Martyrs de la Résistance. Charles Hernu, alors ministre de la Défense, inaugura un monument à sa mémoire. C’est une belle chose.

C’est aussi une chose légèrement tardive pour un homme qui avait libéré Marseille vingt-sept jours avant l’heure et terminé la guerre à Stuttgart, et qui avait commandé des soldats venus d’Algérie, du Maroc, de Tunisie et de France métropolitaine avec une égalité de traitement que beaucoup d’autres n’auraient pas osé. Il considérait que le sang versé par ses combattants algériens et marocains méritait une reconnaissance complète. Ce n’était pas une position confortable dans la France de l’époque.

Il la tenait quand même.

Voilà ce que Monsabert a fait quand Hitler a ordonné de tenir Marseille jusqu’au dernier homme. Il a attaqué avant qu’on lui en donne l’ordre complet, avec des troupes encore engagées ailleurs, en installant son quartier général au cœur de la ville avant même qu’elle soit libérée, en écrivant des lettres d’ultimatum à des généraux allemands tout en envoyant ses tirailleurs prendre une basilique transformée en forteresse. Il a libéré Marseille en cinq jours, vingt-sept jours avant ce que les Alliés eux-mêmes croyaient possible.

L’ordre d’Hitler a tenu cinq jours. Monsabert a duré jusqu’en 1981.